FRANCIS BASSET

Pas de bouzouki pour Myriam

 

Je sortais de chez moi, elle arrivait chez elle. Devant sa porte, elle a levé le genou pour y poser son sac, cherchant ses clés. En un regard j’ai tout embrassé : sa cuisse pornographique accusée par sa jupe, son chemisier avouant un sein lourd, sa lèvre charnue qu’elle mordait dans l’embarras de ne pas tomber tout de suite sur son trousseau. Adorables filles qui se mordent la lèvre, en général pour conjurer une bêtise que le conjoint, couillon magnanime, finit toujours par entériner. Celle-là était tout ce que j’aimais. Pour le sexe, s’entend. Après, qu’elle ait eu une enfance dorée, qu’elle fasse du Taï Chi ou qu’elle se lâche en période de soldes pour compenser un manque affectif, tout ça venait en option. J’aurais toujours le loisir d’en débattre avec elle après, les roupettes à marée basse. Demandeur, on ne fait rien de bon, en général. Je lui ai dit bonjour d’une voix chargée à la fois de testostérone et d’infinie tristesse. Tristesse parce que d’un seul coup la pensée m’est venue que je ne lui ferai peut-être jamais l’amour. Et ça m’était aussi insoutenable que d’imaginer tous ces culs fabuleux qui continueront de frémir sous les jupes du printemps comme de la gelée de groseille sur les pavés du nord, alors que je serai allongé parmi les losers au Père Lachaise. Elle s’est tournée brièvement vers moi en actionnant sa clé dans sa serrure et m’a lâché un « bonjour » de voisinage forcé avant de s’engouffrer chez elle. Je suis resté un instant tout interdit sur le palier à respirer ses délicieux effluves de femme qui s’est un peu agitée dans la journée, sublimant ses cosmétiques par sa sueur et ses hormones de base. J’ai appelé l’ascenseur, les yeux rivés sur la porte de cette nouvelle voisine.

Elle et son mec venaient d’emménager. Leur appartement était resté longtemps inoccupé. J’avais maintes fois suggéré à Carole de le louer pour qu’on ait tous les avantages des amants sans les inconvénients du couple. Mais, de clashs en clashs elle a préféré partir définitivement. Loin. Carole travaillait dans le social. Elle s’occupait de réinsertion. Ca lui avait forgé un caractère tout en réaction qui correspondait de moins en moins à ma latence de créatif. Ils m’avaient bombardé comme ça dans l’événementiel : créatif. Par des chansons ou des scénars je devais vendre un pesticide ou les avantages de la poste en rendant ça aussi attractif qu’ Indiana Jones . Là, je ne cherchais pas à combler à tout prix l’absence charnelle de Carole. Mais cette fille dans l’appartement d’à côté m’envahissait. Ce qui m’excitait chez elle était ce côté yuppie-mea-maxima-culpa-aidez-moi à rester propre sur la terre comme au ciel. Les vraies morues ne m’ont jamais stimulé comme ça. Pas plus que les putes. Qu’est ce qui fait bander ? Les défenses qui cèdent une à une. Acheter sa reddition à une fille et lui faire simuler un orgasme en s’agitant entre ses jambes, quel intérêt ?

Je les ai vus tous les deux le lendemain midi à la terrasse d’un café. Lui, beau brun quadra à lunettes style responsable de quelque chose en « ing », lui remettait une mèche derrière l’oreille en lui disant un truc sûrement très drôle parce qu’elle pouffait dans son verre. Leur bonheur de couple faisait peine à voir. J’ai de nouveau eu très envie d’elle à ce moment- là et ce mec me manquait de respect de l’accaparer aussi ostensiblement, de me prouver à quel point je n’avais aucune chance de le doubler. J’ai passé mon chemin en m’arrangeant pour ne pas les saluer. J’ai surpris ma tronche dans la glace d’une vitrine, j’avais un front de boxer. Plissé par la contrariété. Où j’en étais dans la vie ? Je n’arrivais pas à avoir le zoom arrière. Comment avais-je pu continuer à vivre avant de la connaître? Ca m’était aussi difficile à imaginer que de ne pas être né. J’en étais là. Je suis allé bouffer un falafel que j’ai pimenté à mort, jusqu’à en pleurer. De toutes façons j'avais envie de pleurer. En sirotant mon quart de rouge je procédais par élimination de systèmes d’approche. L’inviter à dîner, non, évidemment. Un frottis musical en boîte, n’y pensons pas. Un acte de bravoure, héros était mal remboursé par la Sécu. L’aborder dans l’escalier pour dire quoi ? Que les poubelles débarrassent les objets encombrants tous les mercredi ? Que j’adorerais lui bouffer la chatte, qu’elle n’aurait rien à s’occuper, juste me laisser faire ? Ca me permettrait de tester son deuxième degré mais c’était un coup de poker. Et mon truc c’était les chevaux. Une chose était sûre, il fallait jouer fin et efficace. Et vite. Nerveusement, je ne pouvais pas me permettre de macérer dans cette convoitise comme un chien malade. Ou alors je devais déménager. Je suis rentré. Dans le hall j’ai regardé leurs noms sur leur boîte à lettres. Christophe Jarnet - Myriam Papagiopoulos. Elle était d’origine grecque. C’était donc ça cette brunitude, ce regard crame-burnes. J’ai caressé son nom sur le petit rectangle de plastique. « Myriam », j’ai dit, « je sais que tu vas trouver ça un peu cliché au vu de ton patronyme mais je vais t’enculer. J’en fais le serment.». Je m’exhortais trivialement à des objectifs extrêmes pour bien me placer dans la course. Le gardien est entré à ce moment-là pour sortir les grandes poubelles du couloir. J’ai fouillé dans ma boîte à lettres pour donner le change. J’en ai retiré une pub pour lingerie féminine. Je n’en sortais pas. En tous cas, leur noms séparés indiquaient qu’ils n’étaient pas mariés. Mais ça changeait quoi ? Amoureux l’un de l’autre comme ils semblaient l’être j’aurais préféré qu’ils le fussent. Au moins la lassitude de l’attelage et du consentement mutuel établi en regard de la loi aurait pu mieux jouer en ma faveur. Se sentir piégé pousse aux extrêmes. Certains animaux se rognent la patte pour s’échapper des mâchoires du piège. Elle aurait pu alors transposer cette réaction de survie et me rogner ce qu’elle voulait. Je n’en demandais pas plus dans un premier temps. Le véritable amour aurait tout le temps de prendre sa place après, comme un pied sensible dans une chaussure qui se fait.

Je suis resté longtemps allongé sur mon lit à me raconter des histoires au sujet de Myriam. Elle était là, à une demi douzaine de mètres de ma queue. Ca tenait à quoi qu’elle n’entre dans la pièce, qu’elle ne se trousse et ne vienne s’empaler dessus ? A une éducation ? A un choix de vie ? Au fait qu’ elle n’était pas amoureuse de moi et qu’il y a des passages obligés ? Elle en était encore là ? Mon Dieu . Je me suis levé pour plaquer mon oreille contre la cloison de notre mur commun. Des accords de guitare maladroits me sont parvenus. C’était ceux d’« Hôtel California ». Qui jouait ? Lui ? Elle ?Je suis retourné m’allonger, mains derrière la tête et j’ai réfléchi. J’avais longtemps été guitariste dans des groupes rock de ci, de là, pareil à la feuille morte. Je maîtrisais tous les classiques pop ou autres. Je m’imaginais leur jouer « Hôtel California » avec les bons accords. Elle, ébahie, tapant des mains comme une petite fille, et lui, masquant, sentant qu’il commence à perdre l’affaire. La justice se rétablissait enfin. Je me suis levé, j’ai pris ma guitare et j’ai commencé à jouer des trucs bien mélancoliques de Fernando Sor et Villa Lobos tout près de notre cloison commune. J’avais choisi des morceaux espagnols parce que Myriam m’évoquait le soleil avec sa peau mate et ses yeux sombres. L’idéal eût été de toucher sa fibre grecque mais je n’avais pas de bouzouki. Je jouais, gonflé de romantisme. Je l’imaginais toute bouleversée de l’autre côté du mur, entrouvrant sa corolle, espérant mon pistil. Mais j’ai entendu la télé et cette soudaine vulgarité m’a fait poser ma guitare. « Tu ne perds rien pour attendre » j’ai dit, dans un accès de colère « je vais te faire pleurer sur toutes les excisées du monde, Myriam ! » J’ai allumé mon ordinateur et j’ai essayé de travailler. Je devais rendre un petit scénario pour dédramatiser les OGM. Pas bandant et j’étais excité en quasi continuité. J’avais conscience que cette promiscuité nouvelle pouvait me faire perdre mon job et, pire, mon emprise sur moi-même. J’ai essayé d’être lucide : « Qu’est- ce qu’il a de plus que moi son mec ? » « Elle. Il a ELLE de plus que moi ». Donc, pour l’instant j’étais perdant. Je décidais d’aller dîner dehors pour me changer les idées. Pas de lumière sur le palier. Obscurité totale. Je me suis penché vers les étages du dessous, ils étaient éclairés. Je suis rentré à nouveau pour prendre un escabeau et une ampoule. J’ai cogné malencontreusement dans la porte de Myriam et son mec est sorti en polo Lacoste, jean propret et verre de lunette interrogateur.

- Désolé, j’ai fait, je change l’ampoule .

- Ah ! c’est sympa . « Ouais c’est sympa, pauvre con . Je change l’ampoule de ton palier mais je peux aussi faire un réglage de mamelons à ta femme. » Il avait la suffisance désinvolte de tous ces types qui savent qu’ils sont à la tête d’une splendeur et qui ne cherchent pas à tout prix à l’amortir sexuellement. J’ai vissé l’ampoule neuve et j’ai remis le cache.

- Allumez voir, j’ai dit. Comme la lumière revenait, un chat est sorti de chez eux comme un dératé.

- Choupy s’est échappé ! a crié Myriam du fond de leur appar’t. Puis elle est apparue, merveilleusement ébouriffée, dans un gros peignoir éponge jaune-son mec. Cocu donc. Je pratiquais la méthode coué en continu. Alors qu’il restait planté dans le chambranle, je me suis lancé à la poursuite du matou, un gros noir et blanc avec le poil angora. Je l’ai coincé sur la palier du second et je l’ai rapporté à sa maîtresse. J’ai accompagné la remise de Choupy jusqu’à sa poitrine, laissant mine de rien traîner ma dextre. Quels nichons ! J’ai accusé un léger passage à vide. Elle m’a dit « merci infiniment » et, preste, elle a réintégré son appart’ en frottant sa joue dans le poil de la bestiole, lui susurrant des « Choupy, Choupy » pleins d’ une tendresse infantile.

- Ce chat est important pour elle, s’est justifié son mec, comme pour s’excuser de la puérilité de sa nana à l’égard du matou. Elle l’a trouvé tout petit le jour du décès de son père. Il était perdu .

- Qui ça, son père ? j’ai dit, abasourdi.

- Non, le chat…

- Ah….C’est vous qui jouez de la guitare ? j’ai hasardé, en rentrant mon escabeau.

- Non c’est ma femme … vous avez entendu ? les appartements sont très sonores, n’est- ce pas ?  Donner des cours de guitare à Myriam. Oui, voilà ! Je la voyais assise, l’instrument entre les bras et moi debout derrière elle, mes intentions bien appuyées sur sa nuque gracile pour donner du moelleux à l’austérité du solfège. Mais le chat m’avait ouvert d’autres horizons.

J’avais repéré leurs horaires. Ils partaient ensemble le matin vers huit heures, lui revenait une heure avant elle, vers 17 h 30. Ils devaient travailler dans le même coin. Je me suis arrangé pour tomber sur eux un matin en allant chercher mon journal dans ma boite à lettres. C’était pas des causants. Lui, on aurait dit qu’il voulait se rattraper d’en avoir trop dit sur sa nana avec le chat. J’ai regardé la une de mon canard avec des guerres partout : en Afrique, en Amérique du sud, dans les Balkans.

- Vous savez ce qu’il nous faudrait ? j’ai dit. Une bonne guerre ! Ca ne l’a pas fait rire. Elle non plus. C’était déjà plus préoccupant.

Je les entendais rarement recevoir des amis. Calme le couple. Depuis l’épisode du chat, Myriam m’a frustré de son jeu de lguitare.Un soir, alors que j’ouvrais ma porte leur chat s’est faufilé chez moi. D’instinct j’ai vite refermé derrière moi pour l’emprisonner. Lui descendait un porte- manteaux en bambou par l’escalier. Je l’ai vu qui s’empêtrait dans le virage, je lui ai proposé de l’aider.

- C’est gentil, merci. Myriam est arrivée à ce moment-là en jupette, hauts talons et chemisier en soie que ses seins lourds tendaient à mort. Je n’étais plus du tout au porte-manteau tant celui qui me naissait aurait pu supporter 5 gabardines et 3 cache- poussière détrempés. Elle était blême.

- Choupy, elle a exhalé.

- Quoi Choupy ? a dit son mec, empêtré dans le bambou.

- Il est parti…tu n’as pas refermé la porte derrière toi. Ils allaient s’engueuler. A la bonne heure !

- Tu as dû le voir passer... Vite, il faut le retrouver…Dans la bagarre, elle a voulu passer pour descendre, sans penser à prendre l’ascenseur. Mais le porte-manteau coincé bloquait le passage. Alors elle a entrepris un truc inespéré pour ma rétine et mes branlettes à venir : elle s’est assise sur la rampe et elle a levé la jambe pour contourner le porte- manteau par l’extérieur, les fesses dans le vide. J’ai vu en un éclair sa culotte en satin blancetquelques frisettes noires en dépasser. Elle faisait partie de ces femmes de goût qui laissent leur foune en friche.

- Laissez, j’y vais. Entre voisins, j’ai balbutié d’une voix blanche. J’ai gravi les quelques marches qui me séparaient de l’ascenseur avec difficulté ;mon sexe n’avait reçu aucune consigne de débandade. Pour ça il lui aurait fallu au moins un portrait en pied d’Arlette Chabot et deux Rohypnol. Arrivé au rez-de-chaussée j’entendais Myriam appeler « Choupy ! Choupy » d’une jolie voix claire, avec quelques vestiges de marelle tout au fond.

- La porte de la rue était grande ouverte, j’ai menti, en remontant vers elle par l’escalier. Puis j’ai eu la présence d’esprit de redescendre aussitôt.

- Je fouille le quartier , j’ai lancé.

- Attendez- moi !  Je me suis plu à penser qu’elle avait ce même cri un peu désespéré dans l’orgasme.

Dans la rue on s’est partagé la recherche. Elle est allée à droite, je suis parti à gauche. Mais ça aurait très bien pu être le contraire. De toutes façons, en sa présence, je ne savais plus où j’habitais. A moins que le chat ne saute par ma fenêtre, j’étais sûr de ne pas tomber dessus. Je me suis donc posté à un coin de rue pour guetter le retour de Myriam. Elle est revenue en lançant des « Choupy, Choupy » de droite et de gauche, passant outre toute dignité béhavioriste. Des jeunes blacks l’ont matée effrontément. J’ai écarté les bras de mon corps en venant à sa rencontre, en signe de chou blanc. Elle a porté la main à son front. J’ai cru qu’elle allait se trouver mal.

Je suis rentré chez moi avec l’appréhension d’entendre Choupy miauler mais il était du genre silencieux, mon vieux. Il se tenait au milieu de mon living avec la queue droite comme une tige d’auto-scooter. Je l’ai pris dans mes bras. Il s’est laissé faire. Il sentait Myriam. Je me suis affalé dans le canapé en le tenant serré et j’ai plongé le nez dans sa fourrure tout en dégageant ma queue. J’ai fermé les yeux. « Myriam » j’ai répété en m’astiquant. Je reconstituais son intimité totale à partir des quelques poils entrevus, comme un paléontologue. J’ai senti la vie monter dans ma paume et j’ai décollé MYRIAAAMMM AAARRRGH… , j’ai feulé. Choupy a pris peur et m’a échappé en force, me griffant sévèrement la poitrine en s’en servant comme d’un starting-block. Je n’étais plus que sperme et sang. J’ai nettoyé la moquette grosso-modo et j’ai ouvert une boîte de sardines à Choupy. Il m’a regardé genre « Tu te fous de ma gueule ? ». On sentait le raffinement de sa maîtresse. Il est allé dans ma chambre et s’est couché en boule sur mon oreiller. J’y ai vu comme un signe : bientôt Myriam y reposerait sa jolie tête.

Choupy m’a niqué ma nuit, allant et venant sur ma poitrine en me passant sa queue sous le nez, comme un havane. J’ai voulu l’isoler dans la cuisine mais j’avais peur qu’il miaule et alerte sa maîtresse. Quand je me suis levé le lendemain matin, il avait fait ses besoins sur le carrelage de la cuisine. Classe. Je suis descendu lui acheter une caisse, une litière et des croquettes au supermarché. Sur la porte vitrée du hall une affichette était apposée.

Perdu chat européen noir et blanc, poil angora.

Belle récompense. 06 10 28 72 48

Elle y tenait à son matou pour balancer son portable comme ça, à tous les regards. La mort de son père l’avait donc traumatisée à ce point ?

Ca faisait une petite semaine que je séquestrais Choupy quand je me suis décidé à aller frapper chez eux. J’avais un prétexte, j’avais été contemporain du drame. Je devais faire le point. Connaître l’état de vulnérabilité de Myriam après avoir créé le manque.C’est lui qui m’a ouvert. Il était en bermuda et en chaussons. Ce genre de chaussons rigolos qu’on offre pour un anniversaire quand on n’a pas d’idées, et qui dédouanent de la beauferie. Il devait vaquer comme ça, à rien, au lieu de faire jouir sa femme. Comment se démerdait-il pour ne pas être fourré dedans toute la journée en l’ayant à demeure ?

- Oui ? il m’a fait. Ca m’a cueilli. Je m’attendais à un truc un peu chaleureux du style  Oh c’est vous ? Entrez, vous prendrez bien un drink, Chérie ! C’est notre voisin…  Mais non. Du coup ça m’a mis en état de condoléances pour chat.

- Je…simple visite de voisinage…vous avez retrouvé votre chat? 

- Non . « Oui » « non », quel connard ! Décidément je n’aurais aucun remords à prendre sa femme par tous les trous de l’amour et du hasard. Tout lui obturer, qu’elle ne puisse plus s’échapper. Qu’elle soit rien qu’à moi. J’ai regardé par- dessus l’épaule du pantouflard high-tech pour qu’elle vienne à mon secours. Mais niet.

- Vous ne pouvez pas savoir à quel point ma compagne est affectée, il m’a lâché tout bas. Ah, quand même ! Mais il ne me faisait toujours pas entrer, ce con. J’essayais de le percer. C’était le genre de type à ne pas se poser de questions sans réponse. Et je voulais des infos, ressentir le lieu de vie de Myriam, y deviner des indices. J’ai pris congé, mortifié. J’ai juste eu à faire un demi tour à droite, droite pour rentrer chez moi en refoulant d’un léger coup de pompe Choupy qui pointait son museau par l’entrebâillement. C’était pas le moment de se faire démasquer. Quinze jours après le rapt j’ai entendu le mec partir seul le matin. Même topo aux boîtes à lettres, pour bien m’assurer que Myriam n’était pas avec lui. Puis je suis remonté chez moi et je me suis laissé cinq minutes avant de composer son numéro de portable.

Je suis allé me poster le plus loin possible de notre mur commun dans l’appartement. Je tremblais. Pourtant j’étais en numéro masqué et je jouais sur du velours.

- Allô ?  Sa voix était ensommeillée.

- J’ai retrouvé votre chat. J’avais pris des inflexions à la Tom Waits, très caverneuses avec des cassures éthylo-tabagiques. Courir comme ça après mon sexe me faisait retomber en enfance. Et pendant ce temps- là mon scénar sur les OGM ne décollait pas des 5 premières lignes.

- Il était où ? elle a soufflé.

- Dans le voisinage…il a voulu absolument venir avec moi…je savais qu’il était à vous… 

- Vous êtes un voisin de l’immeuble ?  Sa voix du réveil me bouleversait.

- Non, pas de l’immeuble…un voisin du quartier… Je ne connais pas le montant de votre récompense mais elle ne m’intéresse pas. Pour être franc, la chose qui me ferait le plus plaisir au monde c’est…allô ? allô ?  Au milieu de ma phrase j’ai senti qu’elle avait raccroché. Mon cœur tapait comme un dératé. D’un seul coup j’ai eu honte de ma magouille. J’étais bas. Deux minutes se sont écoulées, on a sonné à ma porte. Pas question d’aller ouvrir. Sûrement encore un mec qui se proposait pour ramoner les conduits de gaz. On a sonné, encore et encore. J’ai eu un doute. Et si c’était un recommandé de ma boîte qui me lourdait ? Je ne leur avais rien fourni depuis trois semaines. Je me suis approché de l’œilleton à pas de loup. J’ai fait pivoter le petit cache et j’ai vu de mon œil vu. Myriam. Elle portait une espèce de cardigan noir. Elle était maquillée. Son visage solennel m’a impressionné malgré la légère déformation du judas. J’ai eu un moment de flottement. Le chat est venu se frotter à ma jambe. Je l’ai chopé et je suis allé le mettre sur le balconnet de mon séjour. J’ai bien refermé la porte- fenêtre sur lui et j’ai tiré les rideaux. On ne sonnait plus à ma porte. Je suis allé vérifier au judas. Myriam était toujours là. Elle a regardé derrière elle, vers les deux portes des voisins d’en face et elle a commencé à déboutonner son cardigan. Ses seins ont jailli. J’ai vu son bras se lever pour atteindre le bouton. Elle a sonné une nouvelle fois. Alors j’ai ouvert, tout flagada et morveux. Elle est entrée, complètement dépoitraillée. Ses exhalaisons m’ont chaviré. Sous le parfum, on discernait une odeur de linge séché sur l’herbe au soleil, une odeur calme. Je me revoyais petit garçon, trente cinq ans en arrière. J’ai eu le flash de ma jolie maîtresse me sortant mon oiseau pour me faire faire pipi parce que j’avais les mains pleines d’encre. J’ai cru articuler « Bonjour » mais ça a sonné comme un froissement de tôles

- Voilà, elle m’a fait, c’est ce que vous vouliez ? Si vous me rendiez mon chat maintenant ? 

- Votre chat ?!  J’étais ahuri. J’ai tendu la main vers sa poitrine, comme sous hypnose. Elle a pris doucement mais fermement mon poignet et l’a détourné de sa destination.

- Oui…Rendez-le moi. Elle a déboutonné sa jupe sur le côté et l’a fait glisser sur ses hanches. Elle est tombée à ses chevilles et elle l’a enjambée en me regardant durement droit dans les yeux. D’un seul coup, je n’ai plus eu envie de finasser. Cette fille jouait le jeu. Elle était franche du collier. J’ai ouvert à Choupy. Myriam l’a pris dans ses bras et elle a enfoui son joli visage dans ses poils. J’ai considéré le tableau : cette fille les seins sortis d’un pull déboutonné, en petite culotte et pieds nus dans des baskets délacées en train d’étreindre un chat en le berçant comme un bébé malheureux. Bien sûr y’avait les génocides et le trou dans la couche d’ozone, mais quand même ...

- Co…comment vous avez su ? j’ai dit après les avoir pudiquement laissés à leurs retrouvailles.

- Je suis orthophoniste, elle m’a soufflé dans les poils de Choupy.

 - Mais…quel rapport pour le chat ? Elle a souri bizarrement, mi- Joconde mi- syndicaliste qui vient d’obtenir gain de cause auprès du patronat.. Vous prononcez les « s » comme des « z », elle a dit. Par exemple « voisin », que vous avez dit souvent, vous le prononcez « voizin »…et quand bien même, dans les graves j’ai reconnu vos inflexions… J’ai dû arborer une bonne tête d’abruti. Elle a pouffé devant ma déconfiture. Alors j’en ai profité bassement. Fallait absolument que je prenne l’avantage. Je me suis approché d’elle, j’ai pris sa nuque dans ma main et je lui ai roulé la plus grosse pelle de ma vie sexuelle. Je l’ai serrée contre moi en oubliant qu’elle avait toujours Choupy dans les bras. Il a grogné et s’est dégagé en griffant la merveilleuse poitrine de sa maîtresse, cette fois- ci. Le sang sortait de deux griffures bien parallèles au- dessus du mamelon. J’ai tout léché. Puis je l’ai prise dans mes bras et je l’ai emmenée dans ma chambre. Je l’ai déposée sur mon lit comme un bilan. Puisque j’étais prêt à renoncer à tout pour elle. J’ai retiré le dernier rempart et j’ai enfoui mon museau dans sa chatte. Et j’ai léché, mordillé, agacé avec l’arête de mon nez tout en m’occupant de ses seins, bras tendus.

- Tes seins, tes seins ! j’ai scandé, excité. T’en as tellement… Dysmorphophobe, comme la plupart des femmes, elle a tiqué.

- Tellement?

- En volume, pas en nombre. De toutes façons, faudra bien attendre encore une dizaine d’années avant de ressentir les véritables effets de Tchernobyl. Cette fois-ci elle a ri. Je me détendais ; j’étais en phase avec elle. Son rire ne m’a pas déconcentré. Au contraire il m’a donné un autre angle d’excitation. Je suis venu en elle en une fois. Elle a eu une inspiration surprise, comme quand on passe sur un dos d’âne à toute vitesse. J’ai limé comme un mort de faim, ivre de bonheur. Je n’en revenais pas d’être aussi performant, que rien ne vienne ombrager ma bandaison. Tout était allé si vite… Elle est partie au panard avec ses jolies narines dilatées et une petite ride soucieuse entre ses deux sourcils. Que faisait son mec à cet instant ? Je l’imaginais à son job, peaufinant le relationnel, prenant la parole très doctement en réunion pour un produit de merde ou une stratégie de marketing apte à surendetter le chômeur de base. Bref, il était heureux. Et moi aussi.

- Ne jouis pas en moi, ne jouis pas en moi ! m’a crié Myriam, sentant que j’étais sur la route. Je me suis retiré et j’ai éjaculé sur son ventre. Le bonheur m’est tombé dessus comme un contrôle fiscal. J’avais des mauves, des bleus lapis lazuli sous les paupières, des oasis qui surgissaient d’un sable orange. J’ai émis un cri de torturé à la gégène en continuant de la stimuler avec mes doigts. Elle a crié. Et puis elle a pleuré. Ca m’a douché. J’ai refais mentalement le parcours en sens inverse pour voir où j’avais fait une erreur.

- Je pleure toujours dans ces moments-là, elle a soupiré ; peut- être parce que je n’ai connu que des feux d’artifice où il pleuvait . Elle a vu dans mes yeux comme une invitation à poursuivre, alors que j’étais seulement terrassé de bien-être. Alors elle a enchaîné sur son père qui l’emmenait aux feux d’artifices en question les 14 juillet, et aussi au jardin en l’asseyant en amazone sur le cadre de son vélo. Il l’appelait « son p’tit pruneau ». Elle m’a parlé de son odeur de cuir , de terre et de tabac, une odeur qui la bouleversait encore vingt cinq ans après.

- Moi c’est les odeurs d’égout…quand j’étais petit je jouais aux billes dans le caniveau…

- J’aime ta voix, elle m’a dit…j’ai eu envie de toi dès la première fois où je t’ai vu… Je me suis tourné lentement vers elle.

- Je ne m’en suis pas douté une seconde …tu étais si distante…pourquoi tu ne m’as pas envoyé un signe ? On perd du temps précieux… tu crois qu’on va pouvoir continuer à fonctionner comme ça, en voisins ? 

-Tu entends que tu dis « voisins » avec un « z »…voisin ?…comme Vierzon ? elle s’est animée, professionnelle soudain. J’ai pris ma guitare, je me suis assis au bord du lit et j’ai joué Hôtel California . Elle s’est mise à pleurer de plus belle. Après sa salive, son sang et sa mouille j’ai bu ses larmes. Le chat a miaulé. Lui, c’était la première fois que j’entendais sa voix.

- Dis, j’ai insisté, tu crois qu’on va pouvoir continuer comme ça ? Je me voyais bien avec une sécurité amoureuse sur mon palier. Après cet accouplement d’intronisation j’aurais pu apprendre à l’aimer complètement, à l’aimer pour elle, en altruiste. Une fois n’est pas coutume. Je n’aurais pas été jaloux de son jockey. Les faits divers où les amants se débarrassent du mari m’ont toujours paru benêts ; voire même surréalistes. Quoi de plus prétentieux que de vouloir l’exclusivité de quelqu’un corps et âme ?

- Non, elle m’a dit, après avoir longuement cherché après sa petite culotte. 

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