FRANCIS BASSET

Ne lâchez pas, monsieur Viel

 

-Ne lâchez pas, monsieur Viel, menaçait la sœur munie d’une grosse poire à lavement à l’arrière de l’homme en question qui ramassait fébrilement ses quatre vingt balais à quatre pattes sur un des lits d’en face. Ses pauvres couilles en fanons de dindon tressautaient à chaque giclée. Moi aussi. Solidarité. Ma rétine en décollement m’imposait de rester allongé bien à plat et j’avais une vue rasante du tableau. J’étais dans un hôpital de la Croix rouge, dans la région rouennaise. Je partageais cette grande salle carrée d’une demi-douzaine de lits avec trois vieux, dont monsieur Viel, et un type d’une quarantaine d’années. J’avais atterri là en urgence, suite à un bouchon de champagne que je m’étais morflé plein centre. J’étais en train de chanter « Strangers in the night » au petit jour dans une soirée privée que j’animais comme musico, quand un soiffard qui avait snobé la soupe à l’oignon a voulu déboucher une énième bouteille de champ’. Il l’a secouée comme pour une victoire au Grand prix tout en détortillant le fil de fer. Il a été le premier surpris quand le bouchon est parti. Moi le deuxième. Sous la douleur j’ai vomi. Rien d’original pour une nuit de la Saint Sylvestre.

-Ne lâchez pas, monsieur Viel, vous m’avez promis, a semoncé la sœur en face, sentant le vieux donner des signesde reddition.Il se dégageait de cette chambrée un curieux mélange des genres : gastro-entérologie avec monsieur Viel en show man du lavement, orthopédie réparatrice avec André fracturé du col, neurologie avec Lucien qui se bavait dessus comme un boxer, ophtalmologie avec le mec à ma droite et moi. Ca ne faisait pas trois heures que j’étais là, les vieux s’étaient tout de suite présentés, me suggérant une partie de dominos pour le soir même alors que mon voisin de droite, un matelas de pansements sur les yeux, naviguait hors du temps. On devait me recoller la rétine le lendemain.

-Monsieur Viel ! Vous avez lâché ! s’est écriée la sœur, quasiment couverte par un bruit de chambre à air déchiquetée. Une odeur comme on n’en souhaite pas plus à Jacob qu’à Delafon a pris possession de la carrée. J’ai levé la main.

-Je confirme, monsieur Viel a lâché !  j’ai dit.

Les deux autres vieux se sont marrés comme des chenapans. Leur pote et son lavement ça devait être leur attraction quotidienne. Lâchera, lâchera pas ? J’ai pas eu le tonus de garder l’œil ouvert pour regarder la sœur réparer les dégâts. Je l’entendais tancer le vieux qui essayait de s’en tirer en invoquant la haute trahison de ses sphincters. Ca me suffisait. Je me suis assoupi.

Un parfum de femme m’a réveillé. Si tant est que celui de monsieur Viel m’ait endormi. Elle était venue voir son mari, mon voisin de droite, avec les enfants, deux blondinets d’une dizaine d’années. Ils ont regardé la télé, « Vidéo gags » en disant ingénument à leur père, les yeux mutilés sous ses bandages:  « Regarde ! » à travers leurs rires clairs.J’avais vu des infirmières venir à tour de rôle lui retirer des bouts de verre des yeux. Lui subissait silencieusement. J’avais passé une première nuit bizarre avec ce mec à côté qui ne bougeait pas, allongé sur le dos comme un martyr du chemin des dames. Mais au fond, j’étais heureux de sa compagnie qui rajeunissait la chambre. Pendant que les vieux étaient en examen, il m’avait raconté son histoire, à plat, d’une voix de compte-rendu d’audience. Dépanneur en électroménager, il sillonnait la Seine maritime en fourgonnette, de tambours de machines HS en congélos défectueux. Il rentrait chez lui tard le soir après un dépannage télé vital en écoutant la radio quand soudain, plus de son. Il s’est arrêté au pied d’un immeuble et s’est penché sous le tableau de bord pour trouver la panne. Connement, il a trifouillé des fils qui ont fait contact et la radio s’est retrouvée à fond à hurler dans la nuit. Le pare-brise a explosé. D’une fenêtre de l’immeuble, un irascible avec 22 long rifle avait fait feu sur la fourgonnette. Le pauvre type s’est mangé toute la verroterie dans le regard. Il était aveugle. Irréversible. Moi, avec mon bouchon de champagne je faisais plutôt petit budget. Je me suis donc gardé mon anecdote.

On était dimanche. J’ai somnolé tout l’après-midi. Après les visites, les vieux se sont recueillis devant « L’école des fans » à la télé. Je leur ai demandé de changer de chaîne pour le tiercé. Je suivais un cheval « Rachmaninov ». Cette fois-là, il ne fallait pas qu’il gagne. Je ne l’avais pas joué. Et pour cause. Il a gagné la queue en trompette à vingt contre un.. J’étais noiraud pour mon début d’année. Les vieux sont repassés sur « L’école des fans » et monsieur Viel les a lâchés pour s’emmener chier tout seul, un parfum de victoire émanant de tout son être. Je les ai considérés, l’un après l’autre. Est-ce que j’aurais le courage de gérer ma déchéance avec cette acceptation, à leur âge?

Une infirmière a remplacé la sœur. Tout en me faisant un électrocardiogramme à tout bolide elle m’a demandé si je n’avais pas de prothèses dentaires, d’allergies ou autres coquetteries de ce genre. Je n’avais rien. Je lui ai signalé que je ne voulais pas d’anesthésie générale mais locale, terrorisé par cette mini mort qu’est la générale.

Le soir les vieux ont bouffé à la grande table-réfectoire au milieu de la chambre. Ils étaient aux anges, ils avaient droit à un peu de champagne en plus de leur mignonnette de pinard, nouvel an oblige. J’entendais col du fémur essayer de convaincre sournoisement monsieur Viel de faire l’impasse sur l’alcool, que c’était pas bon pour ce qu’il avait. Mais pas de ça Lisette. Quitte à lâcher one more time, il trinquerait à la nouvelle année. Mon voisin de droite en décousait muettement avec son malheur.

Sa femme s’est repointée le soir. Elle a promis qu’elle essaierait de venir comme ça après son boulot, sur les coups de six heures et demi sept heures. Je l’ai découverte franchement jolie à travers mes larmoiements. Trente huit ans, plutôt petite, très classique en chemisier et jupe droite, cheveux châtain clairs, avec une coupe mi-longue à la Marilyn Monroe Elle s’est assise dos a à la fenêtre près du lit de son mari pour lui raconter sa journée. Elle travaillait dans une boîte de photocopieuses. Ils se tenaient la main dans de longs silences. Parfois elle pleurait doucement, mais donnait le change par sa voix assurée et un discours léger. Une larme coulait simplement sur sa joue et sa poitrine se soulevait. Ca m’excitait. C’était un tout : son mari aveugle, moi borgne, la précarité générale, les perspectives d’avenir comme une fosse à purin. La détresse humaine pousse au cul. Toutes les guerres vous le diront. Je sentais que je l’intéressais dans mon lit, de l’autre côté de celui de son mari. Elle avait besoin d’un regard, d’un repère, comme un gosse d’une petite lumière allumée pour s’endormir paisible. Elle s’appelait Viviane. Il disait simplement son prénom de temps à autre en lui tenant la main. J’ai posé ma vue branlante sur les seins de Viviane. Son chemisier, tendu à mort, n’en pouvait plus. Elle avait dû allaiter les petits mais ils en avaient laissé, les bougres. J’ai senti ma queue frotter le drap en s’allongeant. Je me suis tourné pour me tripatouiller. En partant, elle m’a signifié un  Au revoir d’une pression furtive sur ma cheville, en passant au pied de mon lit. Ma queue est passée au cran au-dessus.

Tôt le lendemain, une bonne sœur toute frêle est venue me faire avaler deux Atarax 100. Son irruption avait un côté Votre recours en grâce a été rejeté, soyez courageux, qui m’a un peu chagriné l’optimisme. Les Atarax m’ont tout juste fait l’effet d’une bière à jeun, et je me suis retrouvé sur le billard en pleine possession de mes moyens avec mon mètre quatre vingt cinq et mes quatre vingt cinq kilos. Le chirurgien, un quinqua frisotté binoclard me la jouait moderne dans le coup. Il fredonnait, plaisantait avec les infirmières. Pour lui, mon recollement de rétine était une formalité. Dans deux jours, j’étais sorti et, dans huit, je visionnais « La guerre des étoiles » en 3 D. Ce fut un cauchemar. Ils m’ont masqué le bon œil pour ne pas que je les voie s’affoler. Puis j’ai eu droit à des piqûres dans le globe oculaire et ses environs. J’ai eu l’impression que mon orbite accouchait d’un ballon de foot. J’étais conscient, d’une lucidité acérée pendant l’intervention. J’entendais le chirurgien « Épongez le sang », « Dépêchez-vous », « Ne tirez pas sur le muscle ». Rassurant. J’avais mal au dos et envie de vomir, avec quelques accès de sueurs froides. C’était censé durer trois quarts d’heure, ça faisait bien une heure et demie que j’y étais.

-Ca va être encore long ? j’ai demandé d’une voix de vie antérieure.

-Un petit quart d’heure.

Trois fois qu’il me faisait le coup du p’tit quart d’heure. J’ai senti que je tournais de l’œil. Du bon. L’accidenté ils l’avaient retourné depuis longtemps déjà pour me recoller la rétine.

-Ca va pas, j’ai soufflé.

Ils m’ont fait une piqûre et j’ai senti une chaleur me remonter le long du corps. Je récupérais à la vitesse de la marée au Mont-Saint-Michel. Encore une bonne demi-heure comme ça et ils m’ont ramené dans la chambre. J’avais une faim terrible. Ils avaient prévu le syndrome et j’ai pu dévorer un gratin dauphinois-rôti de porc. Avec mon bandage sur l’œil, torse nu en train de bâfrer à onze heures du matin, je piquais la vedette à monsieur Viel. Le soir, le chirurgien est passé me dire qu’il m’avait mis une éponge. Bon. Il m’aurait dit qu’il avait installé une étagère supplémentaire dans la salle à médocs, j’aurais acquiescé pareil. A tout hasard et flatté d’être dans la confidence. J’ai su plus tard le principe de l’éponge. En se gonflant de liquide elle appuyait contre ma rétine pour la maintenir collée. Quelle connerie cette histoire de décollement !

J’ai commencé à souffrir deux jours après l’opération. Au moment où je me suis retrouvé tout seul avec mon voisin de droite, tandis que monsieur Viel et sa chiasse étaient partis vers d’autres cieux, et ses deux potes replacés dans les services appropriés. Mon œil purulait et j’avais des élancements terribles. Comme une crise hémorroïdaire mais dans la tête. J’avais l’impression que ça venait de mon oreiller trop dur. J’en ai chipé un sur un autre lit. Trop haut. Encore un autre. Trop grumeleux. Je fixais sur les oreillers alors qu’au fond je les savais tous semblables. Je finissais par être persuadé que mon mal venait de là. Je n’osais pas trop me plaindre auprès des infirmières, un coup d’œil valide à mon voisin m’intimant la décence. J’ai juste râlé un p’tit coup auprès du chirurgien qui m’avait opéré quand il a fait sa tournée du soir. Il m’a dit que ma souffrance était normale et m’a demandé si je n’étais pas un peu douillet par hasard. J’ai dit que, par hasard, peut-être bien. Et très chatouilleux aussi, juste sous les côtes flottantes. Il a posé un bout de cul sans façons sur mon lit et m’a dit que le nouvel an, pour les bouchons de champagne, et le 14 juillet, pour les pétards à retardement, étaient des jours de grosse affluence au service ophtalmo. Il m’a demandé comment ça c’était passé exactement pour mon oeil. Je voyais bien qu’il en avait rien à foutre, mais il savait que pour les affectés des yeux il fallait une cellule psychologique. J’y suis allé de ma petite histoire, et c’est vrai que ça m’a fait diversion.

- J’ai fait un peu de piano quand j’étais étudiant, il m’a dit en retour. On avait monté une formation Dixieland. On jouait au foyer et dans les nuits pharmas… Il était tout fiérot.

- Vous, c’est le chant hein ? Style crooner, tout ça ?

Finalement il s’intéressait. Alors je lui ai tout dit : comment après une période rock & roll un peu précaire, j’avais trouvé ce filon de « chanteur d’anglais » dans des formations qui m’appelaient suite à la défection de leur guitariste ou de leur chanteur, voire des deux, et comment j’arrivais à bien rouler comme ça.

-En général, c’ est des orchestres pros, qui font appel à vous ?

-En général, oui, j’ai dit.

Pas ce soir-là. J’étais tombé sur une équipe de poussifs avec batteur bourré bien au-delà de l’année précédente et bassiste avec oreille globale mais qui s’en tirait avec un fond sonore vrombissant ; quant à l’escroc aux claviers, lui, ne jouait que de la main droite, mimant la désinvolture pour masquer l’indigence de sa main gauche. Mais ils étaient sympas. Et puis, comme j’étais « de Paris », j’avais droit au respect. Cette soirée, foireuse quant à son point d’orgue, me revenait de plein fouet. Elle était organisée par un mec qui prenait ses cinquante balais alors que sa filleule juste la moitié. Ils avaient l’air si heureux de cette coïncidence qu’au départ, à les voir se bécoter et sauter de joie pour un rien j’ai cru qu’ils étaient en couple. Des fois on a des jugements… Ils m’avaient appris que le local loué pour la circonstance était une ancienne maison de redressement. Le dortoir avait été restauré à l’étage pour les invités venus de loin et préférant pieuter sur place. Je suis revenu au toubib qui enchaînait avec des aveux de petits talents de composition qu’il exercerait volontiers, sans prétention, si les cataractes et les glaucomes voulaient bien lui lâcher un peu la blouse. J’ai appuyé ma paume sur mon pansement. La douleur qui m’avait un peu oublié revenait se faire payer cash. Le toubib l’a vu et m’a dépêché une infirmière pour me droguer.

Comme mon œil ne s’arrangeait pas, ils ont dû convenir que j’avais chopé une infection nosocomiale au bloc. J’avais un rat qui me bouffait l’œil opéré et du gros sel dans l’autre. Je me suis retrouvé sous perfusion avec un cocktail d’antibiotiques. Toutes les deux heures une infirmière venait me mettre des gouttes. Je ne cherchais même pas à voir quelle tronche elle avait ni quel cul tutoyait sa blouse. Trop occupé à me reconstruire. J’ai eu droit aux examens pénibles dont celui du verre à trois miroirs, grosse lentille qu’ils ont plaqué sur mon œil purulent pour regarder ma rétine. D’après le toubib qui remplaçait mon chirurgien, la technique de l’éponge employée pour moi était un peu à la bourre. A Paris, aux Quinze-vingt, ils en étaient à la bulle de gaz, l’éponge favorisant l’infection. Il me dévidait ces informations par-ci par-là, n’osant pas trop tailler son confrère. Mais je n’ai pas senti une forte solidarité entre eux.

Il a fallu me réopérer. C’est là que j’ai commencé à m’apitoyer sur mon sort. Un beau garçon comme moi, en route vers la borgnitude ? Trop injuste. Il fallait qu’ils me réparent ça tout de suite. Oui mais mon voisin alors ? Qu’est-ce qu’il devrait dire !? Rien à foutre. Œil pour œil. Cette fois-ci j’ai pris anesthésie générale. Comme on prend une glace à deux cornets. Ils m’ont mis la dose. J’ai passé toute la journée de mon réveil dans des brumes de Loch Ness.

Assidue, Viviane est revenue le soir à six heures et demie tapante. Elle a appris à son mari qu’« Ils » n’avaient pas appréhendé le tireur fou. J’ai gardé ma tête tournée sur l’oreiller pour me repaître d’elle. Elle était belle « Avec de l’eau et du savon », comme disent les Italiens. « I love you just the way you are », la chanson de Billy Joël que je balançais à chaque gala m’est venue aux lèvres. Viviane prenait cette impunité avec fatalité. Syndrome Lee Harvey Oswald, j’ai pensé. Pas d’affolement. Y’avait certainement d’autres priorités. Et puis, en commentant ce fait divers, du gardien d’immeuble au cadre en fin de droits, on finirait par dire que la violence avait toujours existé. Sauf qu’avant y’avait que le pieu et l’arbalète. Et que depuis, la kalachnikov et la bombe à neutrons répandaient plus aisément la bonne parole. Et plus vite. Elle a soutenu mon demi-regard qui lui lançait des trucs basiques comme quoi dans la vie on est tous des gros joueurs à notre corps défendant. On risque jour après jour son job, sa santé, son amour, ses proches. On prévoit, on y croit et poum ! J’ai considéré son mec avec ses pansements sur les yeux. Il avait perdu la vue à cause d’un boulot qui lui bouffait son temps et son énergie pour des nèfles, et j’étais borgne provisoire par un bouchon de champagne de fêtard. Je n’avais qu’un œil d’opérationnel mais je pouvais contempler sa femme. Lui plus. Mais dans l’immédiat, après ce coup dur, il avait besoin de moi pour qu’elle continue à être désirée. Je me suis bichonné une bonne conscience avec ça.

Alors qu’elle passait devant moi pour gagner la porte, j’ai tendu la main vers elle. C’était un geste réflexe. Elle m’était devenue si familière. Je devinais presque l’odeur de son sexe. Les filles châtain clair ont une odeur de boîte à biscuits avec, derrière, un zeste de fanes de carottes fraîchement coupées. Elle a hésité et elle a pris ma main. Je l’ai attirée vers moi et je l’ai embrassée. Elle a tout de suite fourré sa langue dans ma bouche. C’était une réaction de survie. Je comprenais pourquoi elle faisait ça. J’ai toujours été dérouté par l’honnêteté des femmes, moi qui m’arrangeais toujours pour intriguer et planquer les moutons sous le tapis.

- Je suis là, je salue ton ami, elle a dit à son mari qui s’inquiétait du silence. Je partageais la détresse de son mec dans cette chambre. J’étais celui qui y voyait encore. J’étais un espoir sur lequel elle s’appuyait, comme une marraine de guerre. Mais c’était elle le soldat. Comme elle se dégageait, j’ai lancé une main vers ses seins qu’elle a esquivée d’un retrait du buste, à la manière des boxeurs. Je suis resté longtemps avec son goût dans la bouche. Elle avait le goût de la mandarine qui restait du déjeuner de son mari et qu’elle avait chipotée. Un goût de Noël.

Le lendemain j’ai fait mon calepin et j’ai appelé tout le monde. Je romançais de plus en plus mon histoire de bouchon de champagne qui prenait des allures de tragédie grecque. Ma dernière compagne en date s’est inquiétée de savoir s’ils m’avaient « bien remis l’œil droit". Fallait comprendre « dans l’axe ». Elle se formalisait d’un strabisme éventuel. Moi, dans l’immédiat, c’était re-voir de mon œil qui m’intéressait. Et revoir Viviane surtout. Deux jours se sont passés sans qu’elle revienne. En attendant j’avais droit à toutes sortes de gouttes et à l’examen au verre à trois miroirs que j’appréhendais crescendo. Je ne souffrais plus mais je m’efforçais de garder tout le temps les yeux fermés pour apprivoiser les bruits et les odeurs. Ce n’était pas si désagréable. Peut-être parce que j’étais pris en charge dans cette chambre et que je n’avais besoin de personne pour traverser dans les clous. Je me cocoonais un gentil petit misérabilisme, me lamentant d’être là, à contretemps toujours, à attendre une femme qui n’était pas la mienne, moi qui avais passé ma vie à lever les nanas des autres dans les casingues et les soirées en veloutant de la voix et en affichant ma maîtrise de la Gibson 335, la guitare des princes. Je prenais des tics, terrorisé de perdre mon œil après cette bavure qui m’avait fragilisé. Je soulevais mon pansement, masquais mon œil sain et agitais ma main comme une marionnette devant l’autre. J’y voyais bizarre. Comme à travers un bain d’huile. Je me rassurais auprès des toubibs et des infirmières. C’était normal. Il fallait attendre. Et j’ai fini par douter de mon œil valide. Je prenais les journaux de l’hosto et je lisais les caractères en les éloignant de ma vue. Quand je ne pouvais plus les déchiffrer, comme n’importe qui avec une très bonne vue, je paniquais.

Mais ma rétine se recollait bien. Seule séquelle gênante : l’œil trituré était tout rouge et me démangeait. La journée n’en finissait pas. J’avais hâte d’être à six heures et demie pour retrouver Viviane. Et en même temps plus l’heure approchait plus je redoutais qu’elle ne se pointe pas à cause de ce que j’avais tenté. Je lui faisais peut-être peur, désormais ? Mine de rien j’ai voulu apprendre des trucs sur elle. Comment mon voisin l’avait connue, est-ce qu’il l’avait draguée pour ses seins ou sa douceur ou la douceur de ses seins ? Je l’ai accouché comme un aumônier. C’était cette fille, point. Par un concours de circonstances, il s’était marié avec, ils avaient eu deux enfants, et voilà. Y’avait rien à en dire. Sauf si un accident survenait. Alors là il me ferait un topo comme pour le pauvre type à la 22 long rifle. Il faisait partie de ces types pour qui les choses sont établies, y’avait pas à y revenir. Mais quand même, j’aurais bien voulu savoir comment, avec une femme comme ça, il pouvait rester non-baisant malgré le drame qui le frappait. Etait-ce tenable sur la distance?

J’espérais Viviane. Elle ne s’est pointée que le surlendemain alors que je commençais à en faire mon deuil. Un simple T-shirt sous son spencer. Elle n’avait pas mis de soutien-gorge et sa poitrine pointait. Pourtant, son visage était las. Cette épreuve l’entamait durement, ça se lisait. Elle a enlevé son spencer et elle pris sa place habituelle. J’ai déploré ne pas encore avoir tout à fait mes deux yeux pour ce spectacle. Elle m’a souri un peu tristoune en serrant les mains de son mari. Je bandais. J’ai levé mon drap et ma couverture et je lui ai fait voir. J’agissais en état second, mais naturellement. Elle me dictait cette loyauté. Son mari lui a demandé si elle avait prévenu les clients en leur donnant les coordonnées de son remplaçant. « Oui », elle a fait, tendrement, « ne t’inquiète pas… »  Je n’ai pas eu à lui faire de signe. De sa main libre, elle a soulevé son T-shirt. Ses seins ont rempli tout mon champ visuel. Je savais que je pouvais jouir d’une seconde à l’autre « Je vais me laver les mains », elle a dit à son mec. Elle est venue à mon lit, T-shirt relevé. Elle a englouti mon sexe tout entier dans sa bouche. Je sentais sa poitrine m’appuyer sur les cuisses et les parties. J’ai entendu des pas au bout du couloir. Elle aussi et elle s’est empressée de me faire éjaculer en me caressant en même temps. Mon sperme n’en finissait pas de jaillir dans sa bouche. Tout ça se déroulait de façon muette, comme un combat à mort sans invectives, juste avec la fin de l’autre comme assouvissement suprême. Ce qui ajoutait à la tension de la scène. Elle s’est redressée en rabattant son T-shirt quand les pas se sont faits très proches et elle est entrée dans le coin toilette au moment où une sœur a fait irruption dans la chambre.

-Tout va bien ? elle a demandé en secouant un thermomètre.

-Merveilleusement, j’ai dit. C’était vrai. Je croyais en l’humain, en la surdité sublimée de Beethoven, au destin, à l’âme fermée de l’intérieur qui s’ouvre enfin, à la vie qui valait la peine, rien qu’en limitant les dégâts. Viviane est sortie du coin toilette.

-Merci, elle m’a dit alors que l’infirmière refilait le thermomètre à son mari.

-Merci ? j’ai fait, éberlué.

Je me suis tourné sur le côté et j’ai pleuré de mes deux yeux dans mon bras replié.

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