Encore un peu d’innocence
Je sortais d’une rupture avec Marion. Une drôle de fille. Elle avait voulu me faire à son image. Dieu a fait ça pour l’homme. On a vu ce que ça avait donné. Mine de rien, j’étais très attaché à elle. J’avais même failli déménager à la campagne pour lui faire plaisir. Elle voulait voir les saisons passer de l’une à l’autre. Les quatre. Elle était très exigeante. Je revenais d’un cocktail show-biz où je m’étais encore emmerdé. Tout ce que je ramenais de ce genre de soirées c’était un mal de tête et des cassettes que des chanteurs ou des agents me refilaient au détour d’un petit four. Incroyable dans ce métier le nombre de gens qui se trimballent avec un truc d’eux à écouter. La plupart du temps hélas, il ne se passait rien de musical ou d’émotionnel, et je me servais des cassettes pour mon usage personnel. Mais ils ne doutaient pas et ils avaient raison. Le doute sur son propre talent est très pathogène si on veut en vivre. J’en avais fait les frais plus d’une fois. On ne m’y reprenait plus. Après une période de vaches maigres, je re-titillais le veau gras. J’avais écrit un truc qui marchouillait pour une jeune nana underground. Du coup, mon nom circulait, les affaires reprenaient. La chanson s’appelait « La double peine ». L’histoire d’une fille qui se perdait à aimer deux mecs à la fois. Ca tombait bien, elle adorait être prise en sandwich. Exceptionnellement, j’avais fait paroles et musique. Et la production avait confié les arrangements à un jeune bidouilleur à la mode imprégné de la musique anglo-saxonne des années 60. C’était tout ce que j’aimais. Ca tombait bien aussi.
Le jour se levait quand je suis arrivé place Daumesnil avec ma vieille Opel qui bouffait de l’huile comme une friteuse. J’habitais boulevard de Picpus, un septième étage sans ascenseur. J’ai chipé un reste de porc sauce aigre-douce dans le frigo pour écouter mon répondeur. Je ne me nourrissais que de bouffe chinoise ; que je faisais moi-même, ayant épuisé les deux restaus du bas. Mais je ramais pour trouver les ingrédients. Manquait toujours un truc introuvable. Alors je mettais du gingembre. C’était mon joker. J’ai appuyé sur «Play ». Cérémonie difficile. Pour un bon message, j’essuyais cinq emmerdeurs, trois tapeurs et quinze camées à la télé-putasse qui voulaient chanter à toute force ; au lieu d’envisager un métier noble comme boulangère, infirmière ou lanceuse de javelot. La bande a défilé, entrecoupée de bip bip et une voix douce, un peu sur son « quant-à soi » est venue s’intercaler entre les insignifiances. « Bonjour, Sophie Varnier à l’appareil… j’aimerais que vous m’écriviez des chansons. Vous pouvez me joindre au 01 43 56 22 54….à très bientôt peut-être » ; Un enrouement charmant ponctuait les chiffres alors que dans le « à très bientôt peut-être » perçait une suave détresse. Sophie Varnier était une chanteuse à succès des années 70 . Ce qu’elle faisait était gneu-gneu, mais quand j’étais ado, elle avait des inflexions chochotte dans la voix qui me séduisaient. Son glamour dégriffé de Marilyn me chamboulait la puberté. Je l’ai appelée. Je saisissais toutes les perches d’aventures humaines tendues.
Elle m’a donné rendez-vous dès le lendemain. Ca avait l’air d’urger son histoire. Elle habitait dans un endroit morne du seizième, cliché du quartier de coquettes à chiens-chiens et de cylindrées de luxe à la porte des traiteurs. Elle m’a ouvert, T-shirt bleu pâle très ample qui lui tenait lieu de robe et cheveux mouillés peignés en arrière. Je l’avais imaginée plus petite compte tenu de ses admirables rondeurs tout en sachant que la télé tassait les morphologies. J’ai été cueilli par la beauté un peu lasse de son visage Je faisais tous ces constats comme n’importe quel pur et dur de son fan club et ça m’a agacé. Au fond, je méprisais cette fille et tout ce qu’elle représentait. Elle m’a tendu la main. Je l’ai serrée. L’appartement était immense avec des meubles en verre, des statuettes africaines et des plantes vertes. Un petit clebs genre York à poil blanc est venu me renifler le bas du jean.
-Vous voulez boire quelque chose ?
-Un café, si vous en avez de fait, j’ai dit. C’était mon côté péquenot, cette réponse. J’avais un mal fou à garder le naturel au p’tit trot. Elle a dégagé une cafetière design d’un recoin de bar américain et m’a servi une tasse. Elle, s’est versé un jus de carottes.
- J’adore ce que vous avez écrit pour Julie Elorriaga «Doubler sa peine » » elle m’a dit, dans des médiums graves étudiés. J’ai douté qu’elle puisse avoir saisi le sens « Double peine-double pénétration » du texte. Elle avait fait sa carrière sur un consensuel bon teint au niveau des paroles. Des histoires d’amours nostalgiques, une chanson sur son père, deux ou trois sur la Roumanie, son pays d’origine et une tripotée avec des interrogations philosophiques de variété du style « Pourquoi l’amour est-il si cruel ? « Si tu ne m’aimais plus, pourrais-tu en aimer une autre avec la même force? » etc. Elle n’allait pas jusqu’à « L’amour combien de temps ça dure encore quand il est mort ? », truc de ce genre. Je me suis installé dans le fauteuil qu’elle me désignait. Elle s’est assise en tailleur en face de moi sur un pouf en enveloppant ses jambes.
- Je n’ai plus de maison de disques, elle m’a lâché sans ambages. Elle m’a avoué ça comme si elle m’avait dit « Je n’ai plus qu’un rein ». Ca m’a fait de la peine et, du coup, ça me l’a rendue sympathique. Comment pouvait-on en arriver là après tant d’années de disques d’or, de propositions mirobolantes, de tournées triomphales ? Pourquoi tout finissait-il obligatoirement mal dans le spectacle et l’artistique ? Les stars hollywoodiennes finissaient alcooliques, droguées ou décapitées dans des accidents de voiture invraisemblables…
- Malgré ça voudriez-vous m’écrire des chansons ? elle m’a dit, sûre de son fait, mine de rien.
- Des, je ne sais pas…je peux essayer de vous en écrire une bonne, déjà… Je savais que j’allais vers une grosse perte de temps et d’énergie mais ça a été plus fort que moi d’accepter. Malgré tout, je devais rester sur mes gardes. Sophie Varnier faisait partie de ces chanteuses ayant bénéficié d’un âge d’or en squattant les trois chaînes de télé et les deux grandes radios de l’époque sans trop de concurrence et sans vergogne. Maintenant le vent tournait. Le nouveau métier lui en voulait en tant que génération facile et indéracinable. Elle avait donc besoin de se refaire une place, une image, besoin de sang neuf. Et j’étais le biais dans le coup qu’il lui fallait. Attention. Ne pas la laisser me jouer sainte détresse de l’enfant gâtée sous prétexte d’hallali imminent. Elle s’est refait une dignité express.
- Mon producteur me cherche une autre maison de disques. Je me suis assis directement sur la moquette.
- Il faut prendre le problème à l’envers . Il faut d’abord faire une chanson indiscutable, et après faire en sorte d’avoir l’embarras du choix pour la maison de disques. Son œil s’est allumé. Elle aimait ce langage, conforme à son statut de star. Ils avaient dû la mettre gentiment minable, dans sa boîte en lui rendant son contrat comme un fruit blet.
- Dans l’état actuel du métier, j’ai poursuivi, je pense que si vous voulez avoir une chance de refaire un hit, il ne faut pas qu’on vous reconnaisse. Je disais n’importe quoi. Je tentais des trucs, me surprenant moi-même par mes trouvailles. En vérité j’avais envie de rendre ses barricades précaires, de lui ruiner ses tics de séduction, de l’humilier. Histoire de lui faire voir qu’il y a une vie après le show-biz, son show-biz de cirque tout bouffi de strass à la con et d’accumulations d’albums pour ne rien dire, avec des charges émotionnelles de bacs à glaces. Ses yeux verts ont cillé. Elle a passé une main dans ses cheveux.
- D’accord. Puisque je n’en suis pas si loin, partons du principe que je n’existe plus. L’avantage quand on a rien ou presque comme moi, et qu’on s’en fout parce qu’on n’a besoin que d’un matelas pour dormir, d’une lampe de chevet pour lire et d’un stylo pour noter des trucs qui aident à repousser le suicide d’une semaine ou deux, c’est qu’on est envieux de rien. Ni du 300 m2 d’Auteuil, ni de la piscine de Porto-Vecchio, ni des décompressions aux Seychelles, et encore moins de la gloire. Cette gloire-là, surtout.
- C’est ça, je n’existe plus, elle a surenchéri voyant que je n’avais pas le démenti prêt à bondir. Mais cette façon soudaine qu’elle a eu de se dévaloriser m’a ébranlé, bien que je sache que cette attitude était le pendant classique à la surestimation de soi. J’ai tenté un rétablissement humanitaire.
- Je veux dire…il faudrait que vous changiez votre façon de chanter, qu’on ne reconnaisse pas votre voix, qu’elle surprenne, qu’elle déroute…que le disque arrive en radio avec une pochette neutre avec juste vos initiales, par exemple SV…SVP, même…comme « s’il vous plaît passez ce disque…. » Elle a ri, activant de minuscules ridules au coin de ses yeux pistache. C’est à cet instant que j’ai pris la décision d’essayer de lui écrire quelque chose de bien.
Pendant deux mois, j’ai planché sur une idée de chanson. Deux mois entrecoupés de farniente bouquiniste et d’incursions sur les champs de course mais quand même, y’avait de l’effort. Par quel angle attaquer ? Je ne pouvais pas lui faire la toilette du mort en lui concoctant un truc éhontément dans le coup. Non plus qu’une chanson traditionnelle à base d’amour avec fuite des jours et spectre de ménopause pour donner de l’épaisseur. Il fallait surtout une idée justifiant une musique qui bouscule le renoncement. Je me suis inspiré d’un reportage sur la guerre du Vietnam. On y voyait les équipes médicales américaines ramassant les blessés dans la jungle par hélico. Ils se posaient dans un mouchoir de poche, sous la mitraille, la plupart du temps. La voix off résumait l’enlisement américain là-bas et l’absurdité des conflits en général par « Personne n’a jamais gagné la guerre ». J’ai transposé cette idée dans le rapport passionnel d’un homme et d’une femme, et « Mon ennemi, mon amour », comme titre m’a paru d’une évidence implacable. Ce soir-là j’ai appelé Sophie pour lui faire part de mon idée. Une, trois, cinq, six sonneries.
- Allô ? elle a fait, d’une voix ensommeillée.
- Ca y est ! j’ai l’idée du texte …je vous réveille ?
- Non…je…au contraire…
- Au contraire je vous endors ? C’est pas très sympa ça… Je badinais sans me rendre compte qu’il était près d’une heure du matin. C’était une couche-tôt avec hygiène de vie et tout le kit de la star qui sait se gérer pour ne pas se trouver fort dépourvue quand la bise.
-Alors…c’est quoi ? elle a fait en finissant le « oi » par un bâillement réprimé. Je lui ai expliqué. Elle a adoré. Elle était comme une petite fille. Je l’imaginais dans son lit. Mine de rien j’étais en train de me monter une histoire. C’était peut-être de la voir si vulnérable, n’étant plus « profitable au Profit ». Et certainement à cause de son mythe aussi, tout franchouillard qu’il soit et tout rock & roll que j’étais. Mais j’avais les cartes en main, elle avait besoin de mes compétences et du petit effet de mode dont je jouissais sur l’heure.. Dans l’état actuel des choses c’est elle qui devait tomber à mes pieds.
Trois jours après j’avais pratiquement tout le texte et une orientation musicale. Je voulais finir la chanson en direct avec elle. On s’est bloqué un après-midi. Elle m’a ouvert en jean sweat-shirt, pieds nus et bandana dans les cheveux genre « à quarante balais je peux encore avoir le look dans le coup ». Ca m’allait. Aussi bien, ce genre de fille, qu’elle soit en tailleur, en short ou en blouse-bottes en caoutchouc tout est bon. Je me suis pointé avec ma guitare . Elle a voulu qu’on bosse dans son petit salon qui faisait très fumoir du Titanic avec des cuivres, des meubles en acajou et de la moquette bordeaux. Je cherchais mes accords, assis sur une chaise . Elle en a tiré une et a pris place face à moi. J’ai chanté, tâtonnant encore dans la mélodie. Mais c’était une façon de la mettre en confiance, qu’elle participe à « sa » chanson, qu’elle la remplisse d’elle-même. Elle était conquise. Ca lui parlait. Elle déplorait juste que je n’aie pas employé quelques mots « modernes » comme j’avais fait pour Julie Elorriaga. Je lui ai fait comprendre qu’on était pas obligé de foutre « C’est fun ton délire » ou «Je suis grave accro à toi » dans une chanson pour qu’elle sonne moderne. Mais je voyais bien qu’elle ne voulait rien laisser au hasard dans les moyens de revenir au premier plan. Elle a chanté avec moi. Elle avait des difficultés à chanter en mesure. Mais elle s’obstinait en comptant les temps, une ride d’application sur son front, à la base de son nez. C’était une bosseuse. Je l’imaginais petite fille à l’école, tirant un petit bout de langue en faisant ses pleins et ses déliés. L’odeur de ses cheveux quand elle a dénoué son bandana m’a rappelé la poudre de riz des copines de ma mère, quand j’étais petit. Sophie a chanté comme elle avait toujours chanté, dans le médium, avec un vibrato aussi ringard que systématique à la fin de chaque phrase musicale.
-On va la prendre plus haut, j’ai dit, et vous allez essayer de chanter droit, sans vibrato . Elle m’a regardé, effrayée. J’étais en train de lui virer tout ce qui avait fait son fonds de commerce pendant vingt ans.
-Essayez , j’ai insisté. Je voulais qu’elle se débarrasse de tous ses tics de chanteuse. C’est à dire que je voulais prendre le pouvoir, lui imposer mes goûts et la déposséder de son vernis. Pour quoi faire ? La dominer autrement qu’en lui faisant l’amour. Dans quel but ? Je ne savais pas.Ca démange, on gratte. On a soif, on boit. Ce genre de but. Elle a chanté. Sa voix forcée donnait une couleur intéressante. Et comme elle était moins confort, son vibrato antédiluvien s’estompait naturellement.
-Voilà, j’ai dit, c’est drôle d’aller se chercher ailleurs, non ? On voyage… Là j’en faisais un peu trop. Fallait pas que je tourne gourou ou relookeur au pied levé. Mais elle était heureuse du résultat. Elle a voulu marquer le coup et elle est allée chercher du champagne. Qu’un admirateur lui avait offert . Ses expressions, en revanche, restaient d’un autre âge.
La semaine suivante elle avait enregistré une bonne maquette en studio et son producteur, enthousiasmé par la chanson et la transformation de Sophie a démarché dans la foulée auprès des maisons de disques. En aveugle. Elle lui avait dit mon idée et il avait trouvé ça intéressant. Comme je l’avais suggéré, il ne stipulait pas qui chantait. Il a dégoté une promesse de contrat d’album chez MCA, une des trois plus grosses Major. Je venais de gravir mon septième étage avec deux packs de flotte et un pack de bière quand j’ai entendu le téléphone à l’intérieur. J’ai décroché à la volée, plus essoufflé que Chopin après le marathon de New-York. Sophie m’a annoncé la bonne nouvelle.
-C’est formidable, elle a dit Mais le hic c’est qu’Aroldi, le PDG, veut voir la chanteuse avant de signer .
-Ca me paraît la moindre des choses ..
-Ca ne va pas le… ?
Elle se reposait sur moi. J’étais sa chance. Dans ce métier fallait pas avoir une image de scoumounard sinon on se retrouvait vite à écrire des cartes postales pour fêtes des mères.
-C’est simple, vous arrivez et vous lui dites : Coucou, c’était moi !
Ca lui paraissait évident. J’ai senti qu’elle se relâchait au bout du fil. Je faisais tout ça pour prendre une revanche à la con. Laquelle au juste ? Mes vieux, immigrés polonais, que j’avais toujours vu s’aplatir devant les franchouilles alors qu’ils faisaient le sale boulot à leur place pour des nèfles ? Non, plutôt la visite médicale avec ces deux infirmières quand j’étais gamin. Je me trimballais le film depuis toujours : Un coin de la mairie du village avait été aménagé en dispensaire. Sur des bancs, tous en slip, on attendait qu’on nous appelle. Quand ce fut mon tour, j’ai tiré le petit rideau qui séparait la salle du coin médical et je me suis pointé devant les deux jeunes femmes, en slip pas net, la chair de poule sur mes guibolles maigres et une grosse prise au vent dans mes feuilles de chou. « Mon Dieu les oreilles ! » a dit l’une. C’était un cri du cœur. Dans la foulée sa collègue m’a trituré le phimosis. Je me suis raidi entre ses doigts qui s’escrimaient à me décalotter le gland. Elle m’a mis une petite tape sur le Willy. « P’tit salaud ! »
En juillet Sophie avait signé. Pour sa maison de disques qui voulait créer un événement autour de la « chanteuse- mystère » , faire une grosse cachotterie avec quelqu’un de connu c’était le nec plus ultra. Programme : balancer le single en radio avec un pseudo, et faire tourner un clip ambiance flou artistique, voilages et roi du désert. Sophie était heureuse. Elle était toujours de ce monde-là. Ca faisait presque un mois qu’on ne s’était pas vu, nous laissant le temps des démarches et des affaires courantes. Elle m’a invité dans sa maison de Fréjus pour « me détendre et penser à l’avenir ». Le sien, bien sûr. Le mien elle s’en tapait.
Il faisait une chaleur de pressing le jour de mon arrivée. D’entrée j’ai eu droit à deux intrus affalés sur des transats, sirotant devant la piscine. Des journalistes du quotidien de la région. Ils s’étaient mis torse nu et avaient tous les deux du bide malgré leur jeune âge.
-Qu’est-ce que tu veux boire ? m’a demandé Sophie. C’était la première fois qu’elle me tutoyait depuis notre collaboration. Bien sûr qu’on se tutoie comme du bon pain dans le show-biz. Mais tous les deux on avait bien veillé à ne pas galvauder ce code d’intimité.
-Tu…tu as de l’alcool de menthe ?…avec plein de glaçons dedans… J’avais besoin de me décaler un peu la tête. J’ai siroté pendant qu’elle finissait une interview avec les deux types. Elle s’est empressée de parler de ce nouvel album qu’on lui proposait d’enregistrer, comme si elle ne venait pas de frôler la correctionnelle. Ca me stupéfiait cette propension qu’ont les grands gâtés à occulter leurs mauvaises passes en deux secondes. Les mecs sont partis et on s’est retrouvé tous les deux. J’observais une sauterelle, du même vert que la mosaïque du bassin. Elle essayait de se dépatouiller en grimpant sur une feuille.
-Vous ne profitez pas de la piscine ? Sa voix venait de la terrasse. Elle me vouvoyait à nouveau.
-Je ne profite de personne. Ma réponse l’a fait flotter.
-Vous pouvez rester quelques jours, si vous voulez .
Je me suis retourné pour lui répondre. J’ai juste eu le de temps de la voir passer en quelques foulées dans un maillot de bain noir une pièce et de la voir plonger dans la piscine.
Sophie avait sa chambre de l’autre côté du salon. J’ai très mal dormi cette nuit-là. J’ai essayé de lire mais rien à faire. Toujours étrange d’être seul avec une femme qu’on ne connaît pas intimement, sous le même toit. Son chien est venu me renifler les panards alors que dehors les crapauds et les criquets entamaient leur concert.
-Où t’étais cet après-midi ? J’t’ai pas vu… Il m’a regardé en inclinant la tête. C’était pas le mauvais bougre.
-Va chercher ta maîtresse, va…. Il s’est tourné, me présentant son trou de balle. On s’est mal compris.
Je n’ai trouvé le sommeil qu’au petit jour et je me suis levé tard le lendemain. Sophie n’était pas là. Je suis allé sur la terrasse. Un somptueux petit déjeuner m’attentait. Un mot était coincé sous la thermos de café. Elle me marquait qu’elle était partie faire une émission de radio à Draguignan et qu’elle rentrerait en début d’après-midi. Je n’avais qu’à faire comme chez moi et profiter de tout. J’ai éternisé mon p’tit déj, j’ai fait le tour du propriétaire et je suis revenu dans la maison. J’ai poussé une porte entr’ouverte et je me suis retrouvé dans la chambre de Sophie. C’était une grande pièce avec une baie vitrée et des murs crépis blanc. Le lit était défait. J’ai vu l’empreinte des fesses de la chanteuse au beau milieu. Des fragrances m’arrivaient. Je ne parvenais pas à mettre un nom de fleur sur ces exhalaisons mais elles m’ont amené des scènes de bonheur simple depuis très longtemps enfouies en moi, qui m’ont fait me retrouver tout suffocant et blême quand a sonné l’heure au clocher d’à-côté. J’ai recueilli un poil châtain-bouclé au milieu du lit, là où je devinais les fesses de Sophie. Je l’ai pincé dans ma bouche, pour l’effiler, comme faisait ma mère avec son fil à coudre, pour mieux le passer dans le chas de l’aiguille. Par la baie vitrée, avec personne autour ni dedans, la piscine faisait démonstration-vente. En passant devant la penderie, une glace m’a imposé ma gueule. Je me suis regardé jusqu’à ce que mon visage me soit inconnu. Et sur cette tronche que je ne connaissais pas je voyais inscrites toutes les années perdues, tous les compromis, toute ma vie de cafouillard. J’ai entendu frapper à la porte ouverte. Je suis revenu à moi. C’était une petite femme brune en tablier. Elle venait faire la chambre, comme à l’hôtel.
J’essayais d’entrer dans la piscine quand Sophie est revenue. Elle m’observait depuis un moment alors que je me mouillais la nuque en grimaçant. Il ne faisait pas encore assez chaud pour que l’eau ne me saisisse pas. J’avançais prudemment dans le petit bassin quand je l’ai aperçue. Elle est partie d’un grand rire moqueur.
-J’arrive ! elle m’a lancé.
J’avais réussi à me mouiller complètement quand elle a plongé avec son maillot noir de la veille. Elle pratiquait une brasse fluide, avec des mouvements presque ralentis alors que je faisais un bruit de cataracte, déplaçant des mètres cubes de flotte pour me maintenir à peu près à la surface. Je nageais très mal. Je n’arrivais pas à bien lever mon cul dans l’eau.
-Tu en fais un boucan ! elle m’a dit, mi-amusée, mi-intriguée. Je voyais bien qu’elle ne me cernait pas. Je n’étais ni sérieux ni drogué. Ca la déstabilisait un peu. D’où peut-être, cette valse hésitation entre vouvoiement et tutoiement.
Le téléphone a sonné. Elle est sortie de l’eau pour aller répondre. L’eau lui dégoulinait de la raie des fesses par le maillot alors qu’elle se hâtait vers la maison. Je suis sorti à mon tour et je me suis affalé dans un transat. Elle est restée si longtemps au téléphone que j’ai eu le temps de sécher. Je l’ai entendue m’appeler par la baie ouverte du salon et je l’ai rejointe. Elle était assise devant le téléphone, les deux mains posées sur le combiné, les yeux brillants et un sourire aux lèvres. Transfigurée. Sainte Thérèse venant de voir la toge de Jésus se lever sur la bouche d’aération du métro.
-Je viens de recevoir une merveilleuse nouvelle, elle m’a dit Et c’est à toi que je la dois… Elle s’est levée vivement, nouant dans la foulée ses bras à mon cou.
- Il faut que je t’embrasse…
Et elle a collé sa bouche contre la mienne. J’ai vu tous les détails de son visage. Le fin duvet blond sur sa tempe, son oreille délicate, ouvragée comme une friandise en pâte d’amande, un peu de fond de teint ocre-orange qui avait résisté à l’eau sur l’aile de son nez.
Je sentais ses seins denses effleurer mon torse. J’ai imaginé enchaîner pour lui faire l’amour. Le préservatif qu’elle exigerait sûrement et moi qui ne pourrais pas avec ce truc.
J’imaginais Sophie retirer son maillot en le faisant rouler le long de son corps. Je me voyais me jeter sur ses seins lourds, avec de grandes aréoles, tournant légèrement vers l’extérieur comme ceux des femmes de certaines tribus d’Afrique, les léchant, les mordant, tout en pétrissant son cul. En même temps je m’occupais de sa chatte mais j’étais brouillon, je coordonnais mal. J’oubliais toutes les martingales de l’amour, toutes les techniques qui font qu’on est une affaire. Je cédais au syndrome buffet campagnard gratuit, voulant tout goûter en même temps.
Je me voyais jouir prématurément et dire à Sophie, appuyé sur un coude en mâchonnant un brin d’herbe:
-Alors, cette nouvelle ? Ma voix m’a échappé et m’a sonné bizarre. Elle me l’a enfin annoncée en se reculant alors que je souriais de cette situation.
-Jean-Yves Manneveau veut bien m’écrire des chansons pour mon album.
Jean-Yves Manneveau avait le monopole de toute la variété française. Il avait écrit pour tout le monde et fait des tubes à tous, de la plus grosse star au débutant. Il était incontournable, indiscutable, intouchable, adorable. Même s’il chiait la merde la plupart du temps, tout le monde voulait une chanson de Jean-Yves Manneveau . Sophie la première. Avec une belle démagogie il s’était ceint d’une œuvre charismatique ; tous les hivers il fournissait les SDF en gros duvets de l’armée. Ca le mettait à l’abri de la critique. Ainsi, pour ses albums, on avait juste le droit de signaler leur date de sortie mais pas critiquer ses mièvreries textuelles et ses mélodies d’un autre âge. Il avait ses antennes partout, et là, il avait flairé la bonne affaire avec ce coup de la chanteuse-mystère qui se dévoilerait à la remise du disque d’or. Dont il était collectionneur en chef.
-Tu te rends compte ?! m’a dit Sophie, le regard enfiévré de come-back triomphal. Il veut m’écrire des chansons ?!
-Oui j’ai dit. Et…et moi ? Elle a froncé ses beaux sourcils châtains.
- Eh bien toi tu auras ta place aussi, avec Mon ennemi, mon amour … et d’autres, pourquoi pas… Sympa ! Elle venait me chercher, je lui faisais se dégoter une grosse boîte de disques alors qu’elle était à la ramasse, et j’aurais ma place sur son album.
Manneveau faisait « tout l’album ou rien ». C’était ses conditions. Au moment où Sophie m’a annoncé ça j’ai eu la naïveté de croire que « Mon ennemi, mon amour » figurerait bien évidemment sur l’album en tant qu’ élément déclencheur de l’aventure. J’avais encore un peu d’innocence. A la bonne heure ! Ce soir-là je me suis fait une soupe au canard et aux pousses de bambou. J’avais tout. Le canard, les pousses de bambou, les nouilles de riz, les échalotes, le nuoc mam, la coriandre. J’ai pas eu besoin de mettre du gingembre. Ca, c’était une bonne nouvelle…
| Retour|