Balancier défavorable
Mauvaise journée à Longchamp en cette chaude fin septembre. Trois balanciers défavorables alors que j’avais matraqué le cheval « gagnant». Ce qu’il était un mètre avant le poteau et qu’il aurait été un mètre après. Le balancement d’encolure ça pardonne pas quand on est trop sur la brèche. Je n’avais pas pris ma vieille Opel qui chauffait et je me suis retrouvé à la sortie de l’hippodrome à l’arrêt de bus des losers à poireauter avec une vieille turfiste édentée, deux jeunes arabes et un retraité muni d’un futal trop court et de botillons à fermeture éclair malgré cette canicule indienne. Porte Maillot j’ai pris le métro jusqu’à Bastille et j’ai flané. Sous les arcades de la place des Vosges une formation classique jouait Mahler. Je me suis arrêté, bouleversé, j’ai dégainé mon portable et j’ai appelé Brenda à Seattle. J’avais dragouillé cette américaine dans une épicerie de spécialités grecques de la rue Lepic. Comme ça, par reflexe, pour pas être surpris par la mort. Je lui ai fait écouter la symphonie jusqu’à décharger ma batterie.C’était grâce au cumul de ce genre d’exactions que je m’étais retrouvé interdit bancaire le matin même. J’avais toujours fonctionné à découvert. J’étais flashé créditeur de loin en loin, quand mes droits d’auteur de parolier étaient bons. Pour le reste, Gisèle, ma banquière, cinquante trois balais, une vraie gosse de Paris, me couvrait.
Hélas, elle avait été remplacée par le pisse-froid qui la secondait, un jeunot végétatif mal dans son acné qui ne pouvait pas me saquer. « Je vous ai envoyé un recommandé. Si vous ne couvrez pas votre compte sous quinzaine… D’ailleurs je me suis vu contraint de vous rejeter trois chèques. » Bon. C’est fou comme les choses dégénèrent vite. A peine porté en triomphe, déjà porté disparu. Acculé aux responsabilités j’ai eu le réflexe Longchamp. Avec trois gagnants sûrs dans la réunion, en reportant la totalité de mes gains d’une course sur l’autre et avec un peu de chance je pouvais couvrir mon compte d’un coup. Mais les balanciers défavorables m’ont contraint à me rabattre sur une tournée des potes que j’avais dépannés en blé de loin en loin, quand il m’arrivait d’avoir une chanson qui marche. Dure expérience. Toc toc « Ben non, vieux…tu m’aurais dit ça y’a deux mois …là j’ai installé une baignoire, tu comprends la douche c’était plus possible », driiiing « Désolé mon p’tit père j’ai la pension alimentaire » Allô ? « Ben oui j’ai ce petit héritage mais cet argent est placé… » « Ben déplace-le !». Pour finir par cette phrase de la part d’un ami de toujours « Je t’aurais bien dit oui… » Mais non. J’avais épuisé toutes mes avances sur mes droits d’auteur à la SACEM et je n’avais plus de solutions. Alors le couperet est tombé. Un an d’ interdiction bancaire. Par inadvertance. Et par défaut. Pendant cette période je devais tout rembourser, à peu prés deux cents mille francs, ET vivre. La queue basse, j’ai rendu mon chéquier et mes cartes de crédit au jeunot. Il les a découpées aux ciseaux devant moi. Il devait en perler du méat dans son éminence small. D'une minute à l'autre , ma vie basculait. Je sais, d’autres vies basculent, et pour des raisons autrement plus graves. Mais avec la politique du pire que soi, on se retrouve vite heureux d’avoir encore quelques sensations tactiles sous les parties en étant sourd, aveugle et paraplégique. Et ce raisonnement, avec ma faculté de toujours aller de l’avant malgré tout, je ne pouvais pas me le permettre. Toujours est-il qu’après des années de douceur virtuelle, je devais vivre cash. J’ai emprunté du liquide à un de mes oncles que j’avais perdu de vue. Le tonton en a profité pour me faire la morale, comme quoi son bas de laine il l’avait garni en descendant à la mine dès l’âge de seize ans, que c’était pas comme « mon show-biz »…. J’en ai pris un vieux coup dans le panache .
Le gabegie était depuis longtemps devenue ma seconde nature: je jetais de la bouffe non encore frappée par la date limite de consommation, j’allumais les lumières dans toutes les pièces en arrivant chez moi, je déroulais trois mètres de papier hygiénique pour m’essuyer un pet de belette et je laissais couler cinq mètres cubes d’eau en m’expliquant avec la plaque dentaire. J’ai pensé pouvoir m'en sortir avec quelques efforts surhumains à droite à gauche comme délaisser les restaus pour le sandwich scandinave, et éviter les potes qui avaient un problème avec l’argent. Pour le sortir, surtout. Au bout de quatre mois j’avais à peu près économisé des clopinettes.
Alors le destin m’a poussé au Scottish club, café-concert de la rive gauche. Paul le patron, un rouquemoute au physique de docker était batteur dans un de mes premiers groupes rock. Je lui ai raconté mes malheurs mais il a souri malicieusement : il avait la solution. Lui-même était passé par-là. Cette solution s’appelait Christine Duhamel. Une comptable hyper pointue qui faisait « ça » au noir.
-Quoi « ça » ? j’ai demandé.
- Tout, m’a dit Paul. Tu lui donnes tous tes papelards, elle te met tout en ordre et elle te fait un budget . Il nous a servi un drambuie d’autorité.
-Comment ça un budget ? j’ai frémi.
-Ben ce que t’as réellement besoin pour vivre : nourriture, eau gaz, électricité. Elle te met tout au cordeau, pas que tu dépasses…elle te gère ton train de vie, quoi !
-Et sa tronche c’est quoi ?… parce qu’en plus si c’est un veau marin …. Paul s’est accoudé sur son comptoir avec une grimace.
-Tout ce que j’peux te dire, c’est que c’est une fouille-merde comme tu peux pas imaginer. Elles a toutes les combines pour rogner sur tout…
J’ai appelé la comptable. D’une voix blanche elle m’a demandé de préparer tous mes papiers et on a pris rendez-vous chez moi un samedi après-midi. En semaine elle travaillait. Elle s’occupait des déclarations fiscales dans un cabinet d’avocats. En l’attendant j’ai étudié un peu ma mise, délaissant le jean pour un pantalon noir en coton à fines rayures. Réflexe de l’extraction modeste. On se change quand on va voir monsieur le maire ou qu’on attend le docteur. On a sonné. Je l’ai invitée à entrer. Quand elle est passée devant moi je l’ai respirée, d’instinct. Sans déceler de parfum. Plutôt une eau de toilette qui me rappelait une époque vieillotte. Une odeur propre et nostalgique. Elle m’a considéré à travers de grandes lunettes à branches un peu tarabiscotées qui lui mangeaient le visage. Elton John sous acide n’en aurait pas voulu pour consulter les résultats de sa coloscopie. J’ai retiré ma guitare du canapé et je lui ai proposé de s’asseoir.
-Vous voulez boire quelque chose ? …café…thé ou…autre ?
-Un verre d’eau, s’il vous plaît . Elle se tenait cul serré au bord du canapé dans un tailleur de laine gris-noir. Elle pouvait avoir 34 ans. Comme 56. J’ai sorti deux Perriers du frigo mais elle a voulu de l’eau plate. Ca commençait.
-Paul vous a résumé ma situation ? j’ai attaqué. Elle a ajusté sa barrette qui lui tenait les cheveux tirés en un petit chignon.
-Oui. Vous m’avez préparé les papiers ? Avis d’imposition, loyers, notes de gaz-électricité, factures de téléphone… ? En lui tendant le tout, j’ai noté ses collants vert-loden et ses bottines fourrées très « fin de série ».. Elle a pris un air préoccupé en consultant le dossier, comme si j’avais métastasé dans tous les sens.
-C’est grave docteur ? Ca ne l’a pas amusée.
-Vous vivez très au-dessus de vos moyens…et le problème là, compte tenu de l’échéance, c’est que gérer ne va pas suffire…il va falloir être draconiens….
-Mais encore ?
-Par exemple je vois que vous avez fax ET téléphone. Il faut prendre un téléphone-fax, ça vous fera économiser 20 francs d'abonnement tous les deux mois. Je l’ai regardée, ahuri.
-20 francs ? Mais c'est ce que je donne tous les jours au SDF en bas de chez moi!
-Eh bien il ne faut plus! elle a tranché. Le ton était donné. Elle est repartie deux heures plus tard avec tous mes papiers « au-dessus de mes moyens » et on a pris rendez-vous pour le samedi suivant, même heure.
Elle est revenue dans une espèce de manteau de drap noir avec de l’acrylique aux manches et au col. D’entrée elle m’a jeté un regard style « C’est beaucoup plus grave que je ne le pensais » et elle a ouvert sa Samsonite.
-Vous tenez à rester dans cet appartement ?
-Ben oui , j’ai fait, penaud.
-Vous vivez seul ?
- Ben oui ...
-Trente mètres carrés suffiraient. Vous avez plus du double…j’ai vu aussi de fortes notes d’électricité et des factures d’eau beaucoup trop conséquentes pour un homme seul… Là, elle commençait à me gonfler. Elle n’allait pas tarder à me dire que mon slip avait trop de tissu pour mes deux roubignolles.
-Et le téléphone c’est beaucoup beaucoup trop. Il faudrait que vous téléphoniez aux heures creuses. Après 18 h 30 par exemple, et n’utiliser le portable que pour recevoir des appels.
Elle m’a sorti des chemises multicolores marquées « Téléphone » « Gaz-electricité » « Voiture »…Ca me rappelait ma sale période scolaire avec le cahier de textes qu’il fallait tenir. Puis elle a détaillé mes relevés bancaires. J’étais un chien malade avec la truffe dans son pipi.
- Voyez, elle m’a dit des chèques à 100, 120, 140 francs bout à bout ça fait des sommes considérables…
-Ah bon ?
-Ca ressort de votre gestion que vous ne comptez pas précisément…Il faut aussi que vous arrêtiez tous vos abonnements : journaux, chaînes câblées, tout cela est inutile…
-Inutile inutile…c’est la vie ! j’ai objecté, agacé. Boire un bon vin est inutile, aussi. Prendre un bain de mer est inutile…Regarder une jolie femme est inutile..
-La vie cela peut être aussi de se libérer de la contrainte des plaisirs, elle a lâché, le nez dans le dossier. Ca y était. Elle me mettait sur la voie du bouddhisme. Une citation à la deuxième entrevue et la troisième fois elle m’amènenait le livre. Et à Pâques j’étais en toge avec la boule à Z et un sac de riz complet à l’épaule. Elle est repartie comme elle était venue, après m’avoir démontré que j’étais un gros gâcheur d’occidental.
Les semaines qui ont suivi, je me suis efforcé de m’en tenir à ses conseils mais j’ai été tenté de revivre comme avant, le manque se faisant sentir pire que dans un sevrage nicotinique. Des bouffées de largesse et des relents de laisser-aller m’ont cueilli aux moments où je m’y attendais le moins. Mais Christine veillait. Elle me téléphonait pour des précisions mais, mine de rien, c’était pour me soutenir psychologiquement. Elle est très vite entrée dans mes dépenses intimes et je me suis senti obligé de lui rendre des comptes moraux, de lui faire des confidences scabreuses sur mes débordements budgétaires. Des retraits de liquide sur les hippodromes d’ Auteuil et de Maisons-Laffitte ne m’ont pas épaulé. Pas plus que les cartes bleues «Pénélope » qui correspondaient à un sex-shop. Qu’est-ce que j’étais allé foutre au sex-shop ? Vous savez, des fois on se laisse entraîner… Mais je me suis refait une dignité avec des talons de chèques de l’aide ménagère que je payais pour ma mère. Il est pas brave le fils ?!
Au fil des mois Christine Duhamel s’est faite de plus en plus drastique si bien qu’au printemps ma transformation est devenue spectaculaire : Je passais le gros de mes coups de fil très brièvement et aux heures creuses, et je me surprenais à ne faire qu'une demi chasse pour trois pipis. Quant aux sushi livrés à domicile, le ciné, la petite flambe sur les hippodromes, tout ça m’apparaissait désormais appartenir à un d’âge d’or aussi révolu que Babylone et Léon Zitrone. Mine de rien j’étais en train de virer mange-merde. Toute mon intelligence et ma sensibilité se sont aiguisées sur les moyens d'économiser. Je devenais une sorte de Mac Gyver de la parcimonie. J’achetais mes calbards en solde et mes chipolatas en « Offre spéciale », c’est à dire quelques heures avant qu’elles tournent de l’œil. Je prenais tous les automatismes non pas de nouveau riche mais de nouveau rapiat .
Au téléphone, la voix de Christine se faisait plus douce. C’était exponentiel : plus elle me faisait souffrir, plus elle desserrait l’austérité générale. Un samedi d’avril elle est arrivée avec une jupe un peu courte. Elle avait de jolies jambes pain d’épice.
-Où vous avez bronzé comme ça ? Elle jouait du trombone sur mes dossiers.
-Dans mon jardin...
-Vous avez de la chance d’avoir un jardin…c’est dans Paris ?
-Non, à Carrières sur Seine. Ce sont deux appartements sur deux étages avec un jardin commun. Je m’entends très bien avec la jeune femme qui habite au-dessus… il faut ça . Nous y étions. C’était une brouteuse. J’aurais dû m’en douter. J’ai voulu confirmation.
-Vous vivez seule ?
-Avec mes deux petites filles… Ca n’excluait rien mais je préférais ce noyau familial. Non pas que j’étais Chasse, pêche, nature et traditions, mais ça me chagrinait moins d’être puni par quelqu’un de rectiligne, sans biseautage sexuel, gastronomique ou autre. En gros, l’ascète était l’idéal, comme tortionnaire.
-J’ai une bonne surprise pour vous, elle m’a fait. L’enjouement lui allait mal. Elle m’a mis sous les yeux un feuillet à colonnes de chiffres.
-Regardez… Nous avons renfloué un peu plus de la moitié de votre découvert… Ca y était. C’était notre travail et notre victoire. Je me suis penché au-dessus d’elle. Ses cheveux avaient poussé et son chignon plus lâche. Dégageait des senteurs.
-Nous avons du chèvrefeuille chez nous ? j’ai dit, singeant sa rhétorique. Elle m’a fait face, presque brusquement.
-Comment le savez-vous ?
-Vos cheveux… Elle a replongé dans ses comptes. Je m’éloignais du thème principal : la rigueur.
-Regardez, elle a repris, nous avons commencé le 18 décembre… Le 18 juin, à ce rythme là, nous aurons renfloué les trois quarts du découvert
-Ca s’arrose ! j’ai dit en allant chercher une bouteille de champagne au frigo. J’en avais toujours une ou deux au frais, au cas où, même dans les périodes les plus démunies. Elle m’a considéré, éberluée. Elle avait de jolis yeux bleus que ses binocles de merde transformaient en sales reflets d’aquarium.
-C’est dommage vos lunettes, j’ai lâché agacé, en chopant deux flûtes.. Mais elle fixait sur le champagne, luxe déplacé.
-Oh non, ne l’ouvrez pas pour moi!… J’ai ouvert la bouteille en grimaçant, la tête par-dessus l’épaule. Je me souvenais à chaque fois du bouchon qui m’avait dévasté l’œil droit. Je voulais qu’elle boive. Elle était ma torture morale depuis six mois, j’avais besoin qu’elle me parle d’elle, qu’elle me déballe des trucs glauques et mesquins sur sa vie pour ne jamais lui envier une once de quoi que ce soit une fois pour toutes ; à elle et à tous ceux qui s’ interdisaient le rêve pour économiser sur les taies d’oreiller. Au bas de l’immeuble, un mec s’est mis à gueuler « SONIA SONIA ». Le temps que la mousse descende dans les flûtes il s’est mis à hurler plus fort « SONIA, JE SAIS QUE T’ES AVEC LUI…DESCENDS OU JE DEFONCE LA PORTE » S’en sont suivis de grands coups sourds en bas. J’ai jeté un œil par la fenêtre. Un grand diable en costume deux pièces tatanait la porte de tout son cœur. Au même moment on a sonné chez moi. Mon voisin, un quadra à fines moustaches et regard fiévreux était là, livide sur mon palier. Il masquait une femme blonde derrière lui.
-S’il vous plaît, il m’a dit, est-ce que mon amie peut venir chez vous, si son mari la trouve chez moi il va la tuer. Je le croisais quelquefois dans l’escalier. Il était prof d’arts graphiques, un truc de ce genre. J’ai invité la fille à entrer. Elle était nue et tenait ses fringues rassemblées à la va vite contre sa poitrine et son pubis. J’ai maté son cul au passage quand elle s’est propulsée dans la salle de bain. Très beau. Je comprenais. En bas, la porte d’entrée avait cédé et le cocu squattait l’interphone du couloir derrière la porte sas. Il appuyait sur tous les boutons pour se faire ouvrir. Ma comptable était pétrifiée sur sa chaise avec sa flûte bloquée à hauteur du museau. Le mec a hurlé « OUVRE-MOI ESPECE DE FAUSSE COUCHE JE SAIS QU’ELLE EST AVEC TOI» Mon voisin était au bord de l’évanouissement. Sa mâchoire inférieure tremblait.
-Ouvrez-lui, il m’a dit en réintégrant ses pénates. Sinon il va tout casser… Il a fait demi-tour.
-Et merci… Il devait sûrement être possible de déceler des traces d’héroïsme chez ce garçon, mais à tête reposée. Dans le feu de l’action, question courage il avait le balancier défavorable. J’ai fermé ma porte et j’ai ouvert au forcené à l’interphone. On l’a entendu monter violemment les marches et mettre un grand coup de poing en guise de toc toc chez mon voisin. Off, on l’a entendu chevroter « Sonia n’est pas là, Jean-Claude, tu le sais bien » à travers la porte. Qu’il a fini par ouvrir au défonceur bafoué. Off toujours, forts bruits de baffes avec dialogues OU ELLE EST ENCULE ? OU ? Bruit de vaisselle cassée NON JEAN-CLAUDE ! ARRETE ARRETE ! Puis silence de western juste avant l’assaut des Cheyennes. Et ma porte a volé en éclats. Le mec a fait irruption, hagard, la cravate de travers, le cheveu brun frisé collé par la sueur. Pas loin de deux mètres. Il n’a pas mis longtemps à trouver sa femme. Victime du timing, elle ne s’était rhabillée que du bas. Il l’a chopée par les cheveux mais elle lui a échappé, seins à l’air en moulinant des bras avec des cris de viol collectif. Il l’a rattrapée à la porte. J’ai fait une rapide étude de marché et je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose. J’étais loin de la chanson d’amour, ma vraie spécialité. J’étais redevenu un homme simple, face à sa conscience. Mais j’aurais préféré être juré.
- Ca va , j’ai dit au grand « laissez-la, maintenant !
- Vous mêlez pas de ça, il m’a lâché entre deux beignets.
- Oui mais vous êtes chez moi et vous m’avez pété ma porte. Ma comptable était dans la même posture qu’au début des hostilités. Simplement, ses yeux s’agrandissaient derrière ses verres. Je suis arrivé derrière double-mètre. Avec mon mètre quatre vingt cinq j’avais l’impression d’être Toulouse-Lautrec. J’ai essayé de lui choper le bras pour qu’il arrête de secouer sa blonde comme un flipper mais il s’est dégagé ; sans me castagner toutefois. Il n’avait rien contre moi. Il voulait juste récupérer sa femme. Je comprenais. Alors, solidarité féminine, Christine s’est interposée.Et s’est morflé une baffe perdue qui a fait valser ses lunettes et l’a déséquilibrée. Elle a percuté mon téléviseur par l’angle. Il a rebondi sur le parquet sans se briser.au moment où quatre flics sont arrivés. Deux blacks deux blancs. Pas de jaloux. Y’en avait déjà un dans la place. Mon voisin aux cent coups les avait alertés sans atermoyer plus que ça. Ils ont ramé pour maîtriser double-mètre mais ils lui ont finalement passé les menottes. Il s’est calmé alors que Christine se tenait les côtes en grimaçant.. Sonia s’est assise à table, les cheveux en bataille et les nichons à l’air. Elle s’est servi une flûte en tremblant et l’a bue d’une traite. Avec une haleine de kébab, un des deux flics blancs m’a demandé si je portais plainte pour ma porte en marchant sur les lunettes de Christine avec ses rangers. J’ai dit non. Non pas que je craignais des représailles du grand mais il était déjà assez emmerdé comme ça. Christine pliée en deux a trouvé l’énergie de retirer son méchant gilet du dossier de sa chaise et de le mettre sur les épaules de Sonia. Solidarité féminine encore, et fin du peep-show.
-Venez vous allonger, ça va passer, j’ai dit à ma comptable en lui ouvrant la porte de ma chambre. C’était pas de refus. Elle était pâlichonne et se tenait le côté. Je l’ai laissée. Dans le salon les flics encadraient double-mètre pour l’emmener. Je les ai accompagnés sur le palier en maître de maison et de porte fraîchement défoncée. Mon voisin était devant sa porte, se raclant nerveusement la moustache avec les dents du bas. Double-mètre s’est arrêté et l’a toisé en retenant les flics qui l’entraînaient pour descendre les marches.
-Pauvre pédé ! Le voisin a eu un geste d’impuissance du style « Je sais, qu’est-ce tu veux que j’y fasse… » Sonia enfin rhabillée dans le détail est sortie derrière les flics sans un regard d’admiration excessive pour son amant qui s’est rabattu sur moi.
-Vous comprenez, je l’aime, il m’a dit. Je comprenais. Je comprenais tout. J’étais plus tranquille comme ça. Je suis rentré chez moi et j’ai fermé ma porte grosso-modo. Je suis allé toquer à la porte de ma chambre.
-Ca va ? j’ai demandé.
- Vous pouvez entrer, m’a dit la comptable. Sa bonne odeur de fille avait pris possession de ma piaule. Elle se cherchait une position pour respirer normalement. Ca sentait la côte félée.
- Vous avez mal ? Vous voulez que j’appelle un medecin ?
- Non…asseyez-vous. Depuis une demi-heure je n’étais plus chez moi. Un étranger était venu chercher son infidèle comme dans un moulin en défonçant ma porte, des flics avaient battu le parquet, et là quelqu’un dans mon lit me proposait une chaise. J’ai tiré celle qui croulait sous mes frignues.La seule d’ailleurs. Christine s’est mise à me parler, comme si, à l’agonie, elle voulait se libérer de trucs intranspotables dans l’au-delà. Elle m’a raconté les origines de son divorce. Son mari militaire de carrière qui s’était retrouvé à la retraite à quarante trois ans. Il n’avait pas supporté. Alors il a fait des stages de survie dans les Cévennes pour pas perdre la main. Stages dont il rentrait le plus souvent bourré, terrorisant les petites. Un caractériel. Bizarre la vie des gens. Je ne voyais pas Christine avec un militaire. Il faisait doublon avec elle pour la rigueur. Un militaire et une comptable, on ne sort pas les cotillons et le faux nez. Elle m’a regardé intensément sans ses lunettes de merde.
-Pourquoi vous ne portez pas de lentilles, avec les yeux que vous avez ?
-Je…je ne larmoie pas assez. J’ai un problème de canal lacrymal… Je venais d’essuyer le passage d’El Nino et elle avait un problème de canal lacrymal. La vie n’était pas si compliquée.
- Ca va votre porte ? elle s’est souciée, soudain.
- Couci-couça. Après un long silence elle a fermé les yeux et elle m’a fait signe d’approcher.
- De par votre statut, à l’avenir, vous auriez tout à gagner à vous mettre aux frais réels, elle m’a dit faiblement.
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